Image de couverture : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Campaniforme_M.A.N._04.JPG Miguel Hermoso Cuesta, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons Reconstitution d’une tombe campaniforme en Espagne (attention, il peut y avoir des différences importantes avec les traditions scandinaves)
Bonjour. C’est Maxime Courtoison. Bienvenue sur le podcast “La Dent Bleue, l’histoire des vikings”. Épisode 19 : “Quand les frontières culturelles s’effacent…“. Ce podcast est un voyage dans le temps pour explorer l’histoire des vikings. Cette émission est chronologique et vous la comprendrez mieux en écoutant les épisodes dans l’ordre, à partir du premier. Nous commençons notre histoire bien avant la période viking, afin de comprendre les mécanismes et événements qui ont fait prendre la mer à des milliers de Scandinaves en soif de richesses et de prestige.
Le phénomène campaniforme en Scandinavie : migration ou adoption culturelle ?
Nous sommes en -2 350, à la fin de l’époque que l’on appelle le néolithique moyen en Scandinavie. La région est actuellement très hétérogène culturellement. Dans le sud de la Scandinavie, les cultures indo-européennes du complexe de la céramique cordée sont dominantes, mais pas hégémoniques. Avec deux variantes : la culture des tombes individuelles au Danemark et la culture des haches de batailles en Suède méridionale. Il y a aussi les pêcheurs-cueilleurs de la culture de la céramique perforée qui occupent les côtes suédoises et la grande île baltique de Gotland. Et également la plus ancienne culture fermière des vases à entonnoir qui perdurer à l’est du Danemark, dans une version créolisée avec la culture des tombes individuelles. Ces cultures échangent entre elles de façon diverse : on a des preuves de violence comme de collaboration et d’échanges.
Tout cela va changer dans les siècles à venir, et cela coïncide avec l’arrivée du phénomène campaniforme. Présenté dans l’épisode précédent, cette culture voit le jour vers -2 800 probablement dans la vallée du Rhin, autour des actuels Pays-Bas et touche l’ouest de l’Europe de la péninsule ibérique à la Scandinavie. La culture campaniforme est identifiée comme culturellement et linguistiquement indo-européenne. Génétiquement également, car les ancêtres des porteurs de cette culture sont les fameux Yamnayas des steppes. L’objet caractéristique de la culture campaniforme est le gobelet en forme de cloche renversé. Cette culture a joué un rôle important dans la diffusion de la métallurgie du cuivre puis du bronze en Scandinavie, grâce à des réseaux commerciaux étendus. (Allentoft et al., 2024; Douglas Price, 2015, p. 176‑182; Johannsen et al., 2024; Kristiansen et al., 2017) Mais mettons de côté ce sujet pour le moment, nous parlerons amplement de la métallurgie, de ses origines et de sa diffusion lorsque nous arriverons, bientôt, au début de l’Âge du bronze.
La culture campaniforme ne se présente pas de la même manière dans toute sa zone d’influence. D’ailleurs, cette zone d’influence est au début un ensemble de poches campaniformes au sein d’autres cultures. L’apparition de la culture campaniforme dans ces régions s’accompagne parfois d’un remplacement génétique majeur comme en Grande-Bretagne, mais parfois pas du tout comme dans l’actuel Portugal. Il n’y a donc pas une culture campaniforme homogène, les historiens préfèrent donc parler de phénomène campaniforme que de culture.
Et vers -2 350, environ 450 ans après l’apparition du phénomène campaniforme, celui-ci atteint enfin la Scandinavie. (Douglas Price, 2015, p. 175‑177) Il est très présent au Jylland, la péninsule danoise, mais le phénomène campaniforme s’installe également au sud-ouest de la Suède et au sud et à l’ouest de la Norvège. (Douglas Price, 2015, p. 175‑177; Johannsen, 2023) Dans ces sites, on retrouve de nombreux éléments campaniformes : des gobelets-cloches produits localement, mais également des dagues bifaces en silex, des pointes de flèches barbelées, des protèges-poignets et des boutons en ambre. (Douglas Price, 2015, p. 175‑177; Johannsen et al., 2024) Les protèges-poignets et les nombreuses pointes de flèches indiquent que l’arc était une arme d’importance particulière pour ces personnes, tout comme les dagues. Les archéologues remarquent qu’il ne s’agit pas juste d’objets campaniformes importés, car les céramiques campaniformes retrouvées au Danemark ont été produites localement.
Et alors, cette arrivée du phénomène campaniforme en Scandinavie, est-ce dû à l’arrivée d’une population campaniforme ? Ou alors, est-ce que les locaux ont-ils plutôt adopté la nouvelle mode européenne ? En d’autres termes, on retrouve notre sempiternel débat : migration ou adoption culturelle ?
Je commencerais par citer la traduction d’une phrase de la grande étude génétique sur le phénomène campaniforme en Europe de l’Ouest, menée par Iñigo Olalde en 2018. « Nos résultats étayent un modèle dans lequel la transmission culturelle et les migrations humaines ont tous deux joué un rôle important, l’importance relative de ces deux processus variant selon les régions. » (Olalde et al., 2018) D’accord. Mais pour la Scandinavie, alors ? Eh bien, en 2023, un des experts de la période, Jens Winther Johannsen (Johannsen, 2023) considérait qu’il était probable que l’arrivée du phénomène campaniforme soit lié à une migration. OK… Mais il se base sur quoi ? Eh bien… sur ce sujet, sur pas grand-chose en fait. L’historien explique que l’on avait, en 2023, aucune donnée génétique de contextes campaniformes en Scandinavie, mais bon, que comme le phénomène campaniforme est arrivé via une migration en Grande-Bretagne, il est probable qu’il se soit passé la même chose en Scandinavie. Oui d’accord, mais Olalde et compagnie précisent bien qu’il y a des fortes variations selon les régions. Et à l’extrémité ouest de la zone campaniforme, au Portugal, il y a même 0% d’origine steppique chez les porteurs de la culture campaniforme qui ont été étudiés. Et donc a priori, pas de migration, même si l’échantillon étudié est encore faible. Alors peut-être qu’il en a été de même à l’extrémité Nord-Est de l’influence campaniforme, à savoir la Scandinavie ?
Mais un an plus tard, en 2024, une équipe menée par Morten Allentoft, Martin Sikora et Anders Fischer (Allentoft et al., 2024) publie une étude concernant 100 génomes d’individus anciens retrouvés uniquement au Danemark. C’est un nombre considérable, sachant que 10 ans auparavant, on se contentait parfois des génomes de 4 individus pour élaborer des théories. Que dit cette étude ? Au Danemark, on n’observe pas de changement significatif d’origines dans l’ADN autosomal lors du passage du néolithique moyen au néolithique récent, coïncidant avec l’arrivée du phénomène campaniforme. Je traduis : que ce soit avant ou après la transition vers le campaniforme, quand on regarde les ancêtres des individus, on trouve les mêmes répartitions dans les origines.
Et c’est assez logique. Les porteurs de la culture campaniforme ont le même mix génétique que ceux de la culture des tombes individuelles, qui étaient auparavant majoritaire au Danemark. À savoir, environ 75 % éleveurs des steppes, 20 % fermiers néolithiques et 5 % chasseurs-cueilleurs. Donc même mix pour les anciens arrivants et les nouveaux arrivants. Bon, on n’est donc pas plus avancés avec ça. « Non, non, attends ! » Migration ou pas migration ?
Maintenant, si on regarde du côté de l’haplogroupe du chromosome Y, transmis et porté uniquement par les hommes, on observe un changement intéressant. Les individus masculins de la phase précédente portaient tous le R1a, caractéristique de la 1ère phase de migration indo-européenne portée par le complexe de la céramique cordée. Mais après l’arrivée du phénomène campaniforme, les individus masculins scandinaves portaient en grande majorité le R1b, caractéristique justement de cette migration campaniforme et donc d’une 2ème phase de migration indo-européenne en Scandinavie.
L’arrivée du phénomène campaniforme en Scandinavie a donc bel et bien été accompagné d’une migration humaine. Cependant, prenons quelques précautions.
- Penchons-nous sur les chiffres de cette étude de 2024. Quand je dis que « les individus de la phase précédente portaient tous le R1a », « Tous » ici, ce sont TROIS hommes. Et pour la période campaniforme scandinave, seuls 8 hommes ont été étudiés, dont 6 en R1b. Les deux autres sont I2a, plutôt caractéristique des pêcheurs-cueilleurs. C’est suffisant pour faire des hypothèses, mais cela pourra évidemment être remis en question par de futures études encore plus poussées.
- Autre hic, je vous parle ici du chromosome Y, donc des hommes uniquement, car c’est le seul élément qui me permet de conclure à une migration. Mais cette migration campaniforme en Scandinavie était-elle uniquement masculine ou était-elle mixte ? Pas de réponse pour l’instant.
- Enfin, quelle était l’ampleur de cette migration campaniforme en Scandinavie ? Impossible de savoir actuellement car seul l’ADN autosomal peut nous donner une idée de la répartition des origines en pourcentage. Mais ici, les origines sont trop similaires et n’ont pas encore pu être différenciée de cette manière. Et le nombre d’individu étudié reste assez faible. Cependant, je vais me mouiller un peu et faire l’hypothèse que cette migration devait être quand même importante, car on retrouve ces individus R1b enterrés à divers endroits du Danemark et du sud de la Suède. Ils n’ont pas, par exemple, tous été retrouvés dans un même cimetière familial. Les personnes qui ont amené ces gênes devaient donc être suffisamment nombreux ou au moins produire une lignée suffisamment grande pour générer ces changements dans une zone géographique relativement étendue. Mais bon, encore une fois, il faudrait décoder encore plus d’ADN anciens de la bonne période et de la bonne zone géographique pour consolider cette théorie.
Et voilà ! Alors, pourquoi être tant rentré dans le détail des études successives sur le sujet ? D’une part, je voulais vous montrer comme la recherche avance vite et que nos protagonistes ayant vécu il y a plus de 5000 ans sont un vrai sujet d’actualité dans la recherche historique. Et d’autre part, je souhaitais vraiment mettre en avant les scientifiques qui publient ces études et font avancer les connaissances sur le sujet. C’est grâce à eux que nous pouvons année après année, mieux comprendre le passé de l’humanité.
Phénomène campaniforme et essor de la culture céréalière en Scandinavie
D’accord, on a maintenant établi qu’il y a eu une migration qui a amené le phénomène campaniforme en Scandinavie. Mais quelles ont pu en être les causes ? Les historiens citent toujours la manie indo-européenne de piller son prochain, qui a clairement pu jouer. Ça, vous avez l’habitude. Surtout qu’un dénominateur commun du phénomène campaniforme est la tombe masculine, qui contient arc, flèches et dague. L’expression de la violence est donc un marqueur culturel fort du phénomène campaniforme. (Johannsen, 2023)
Certains parlent d’une expansion commerciale : il est possible que les porteurs de cette culture campaniforme aient eu une appétence pour le commerce longue distance, ce qui les a amenés à voyager. Ça par exemple, c’était moins le cas pour les Indo-Européens de la culture de la céramique cordée. Mais en ce qui concerne l’expansion campaniforme en Scandinavie, un facteur a pu jouer un rôle essentiel, c’est la quête de terre cultivable. (Johannsen, 2023)
En effet, il y a un lien fort entre la culture campaniforme scandinave et l’essor de la cultivation. Au Sud-Ouest de la Norvège, l’arrivée de la culture campaniforme coïncide avec le passage de l’agriculture comme moyen de subsistance numéro 1. Au Danemark, très investi par la culture campaniforme, on observe une transition vers plus de cultivation, mais cette tendance avait déjà commencé avant l’arrivée du phénomène campaniforme. La population développe un nouveau type de faucille en silex et cultive de nouvelles variétés de céréales. De façon générale dans le sud de la Scandinavie, la période campaniforme est marquée par cette forte augmentation de la culture céréalière. C’est le marqueur de passage du néolithique moyen au néolithique récent.
On y observe également une augmentation de la sédentarité, avec la réapparition de maisons solides et plus grandes. Des familles s’installent et réussissent donc à rester sur le même territoire sur plusieurs générations, sans surexploiter le sol et les autres ressources. Pour stocker leur grain, elles installent des zones de stockages enterrées sous le plancher, comme le démontrent des découvertes de grandes quantités de grains carbonisés dans les fouilles. (Johannsen et al., 2024)
Ce retour en force de la culture céréalière en Scandinavie s’observe également dans les analyses isotopiques dont les résultats indiquent une augmentation de la nourriture à base de plante et une baisse de la nourriture marine. Mais malheureusement, cette augmentation de la consommation de céréales s’observe également dans les dents de nos chers Scandinaves du néolithique. Car la consommation de glucides, y compris les produits céréaliers, est corrélée à l’apparition de caries… (Johannsen et al., 2024)
Je trouve cette transition vraiment fascinante si on prend un peu de recul sur les 1500 dernières années de notre chronologie. Avec l’arrivée des fermiers de la culture des vases à entonnoir vers -3 900, le sud de la Scandinavie a basculé vers l’agriculture. Ces fermiers étaient sédentaires, cultivaient des champs et élevaient du bétail. Puis vers -2 800, l’arrivée de la culture de la céramique cordée, les premiers Indo-Européens de la région, a fait basculer les zones qu’ils occupent vers un autre type d’économie. Ces groupes étaient semi-nomades. Ils pratiquaient un peu la culture des céréales, mais ils étaient principalement tournés vers l’élevage, un mode de vie hérité des steppes et qui favorise la concentration des richesses, à savoir les troupeaux. Puis vers -2 350 vient la période campaniforme, également marquée par l’arrivée de migrants venus des steppes, mais qui amène cette fois une transition contraire, vers plus de culture de céréales et de sédentarité. Mais pourquoi ? Comment expliquer que l’on peut-on avoir sur un même territoire une transition économique dans un sens puis dans l’autre ? Et est-ce que cette deuxième transition est liée à la migration du peuple campaniforme ?
Déjà, pour commencer, on peut se poser la question suivante : quelle est le mode d’agriculture le plus rentable ? Il y a plusieurs façons de définir la rentabilité, mais ici, je vous propose de retenir la suivante : quel est le mode d’agriculture qui va nourrir le plus d’humains par hectare de terre cultivable ? À vous de jouer ! [Tic tac tic tac de Qui veut gagner des millions ?] A : l’élevage. B : la culture de céréales. C : La culture générale ou D… la réponse D.
Et la bonne réponse était la B : la culture de céréales ! [Musique de Qui veut gagner des millions ?] Ah vous voulez savoir pourquoi j’imagine ! Ou vous avez peut-être deviné. C’est donc la production céréalière qui est une utilisation plus rentable de la surface que l’élevage. C’est-à-dire qu’une même surface va nourrir plus de personnes si elle est utilisée uniquement pour cultiver des céréales plutôt que si elle est utilisée comme pâturage pour nourrir des bêtes qui nourrissent ensuite les personnes avec leur lait et leur viande. Et la raison principale est assez simple : avec les céréales, les humains mangent directement les calories de la plante. Alors qu’avec l’élevage, une part importante de l’énergie contenue dans l’herbe est utilisée pour que l’animal marche, digère, maintienne sa température, bref, vive. Seule une fraction de l’alimentation de l’animal se retrouve dans le lait ou la viande. Selon la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, il faut en moyenne 7 calories végétales pour produire 1 calorie de produit animal. Si on regarde dans le détail, cela va de 3 pour 1 pour les poulets de chair, les plus efficient, à 16 pour 1 pour les bovins de viande, les moins efficients. (Laisse et al., 2018) On voit bien que mathématiquement, dans une logique économique de nourrir le plus d’humains possibles par hectare de terre cultivable, une alimentation végétale est donc plus rentable qu’une alimentation animale. Et entre parenthèse, cette logique a encore plus de sens à notre époque où l’on touche aux limites de nos ressources qu’au néolithique.
Mais revenons au néolithique : pourquoi la Scandinavie a-t-elle basculé vers une économie où l’élevage avait plus de place, si c’était moins rentable par terre cultivée ? Puis est ensuite revenu à un mix économique faisant plus de place à la culture céréalière ? En réalité, ces deux transitions ne sont pas à mettre sur le même plan.
Commençons par la première de ces transitions. Quand les éleveurs indo-européens de la culture de la céramique cordée sont arrivés en Scandinavie vers -2 800, ils n’avaient quitté la steppe pontique que quelques générations plus tôt. Pour leurs ancêtres, l’élevage était dans leur culture et était l’unique façon de s’approprier les steppes, combiné à leurs chariots. La culture de céréales n’était pas une option pour leurs ancêtres de la steppe pontique, car la terre et le climat n’y étaient pas adaptés. En chemin, dans leur migration, ils se sont mêlés aux fermiers d’Europe de l’Est de la culture des amphores globulaires et ont appris à cultiver des céréales. C’est comme ça que la culture de la céramique cordée est née, une culture hybride pratiquant l’élevage et la cultivation. De mon côté, je continue à les appeler les éleveurs indo-européens, car l’élevage reste leur économie principale. Mais cela ne doit pas faire oublier qu’ils pratiquaient également la culture de céréales, tout en étant semi-nomades, construisant des habitats légers.
Lorsqu’ils sont arrivés en Scandinavie, ils sont arrivés avec ce bagage culturel et, pour les familles les plus riches, ce patrimoine économique que représentait un gros troupeau. Et ils sont arrivés dans des régions partiellement dépeuplées par la peste, et qui n’étaient de toute façon pas en saturation démographique avant cette crise. Il y avait abondance de terres, comme le montre les données de pollen. Car les fermes de la culture des vases à entonnoir étaient installées sporadiquement au sein de la grande forêt scandinave. Une fois arrivés, les éleveurs indo-européens ont donc déforesté pour faire du pâturage, mais ils avaient de la place, il y avait peu de concurrence pour les terres. Ils n’étaient pas dans une logique d’optimisation de la surface occupée, surtout qu’ils vivaient de façon semi-nomade, en se déplaçant au gré de leurs besoins. Ça, c’était la première des deux transitions dont on parle : celle qui amène vers plus d’élevage que de cultivation dans le mix économique.
Maintenant, pour la deuxième transition, celle qui remet plus de culture céréalière dans le mix : si on regarde de plus près, elle est très différente. Une étude de 2024 montre que la population scandinave augmente progressivement au fur et à mesure du néolithique récent. (Johannsen et al., 2024) Si la densité augmente, il y a plus de tension sur les terres. Cela peut donc devenir plus intéresser de se fixer sur un territoire et d’essayer d’en tirer le plus possible, plutôt que de le surexploiter en se disant qu’on pourra toujours bouger plus loin. Car peut-être que bientôt, plus loin, ça sera pris ! La combinaison de l’augmentation de la densité de population et de l’arrivée de populations campaniformes davantage tournées vers la production céréalière a probablement contribué au retour de la culture céréalière comme principal modèle économique.
L’arrivée de migrants campaniforme participe à cette transition vers plus de cultivation, mais n’est pas le seul déclencheur de cette transition dans les zones déjà néolithisée. C’est probablement la combinaison de leur arrivée et d’une augmentation de densité de population. Mais bon… leur arrivée a également contribué à cette augmentation de densité de population. Alors que dans les régions où la chasse et la pêche était encore l’économie principale, comme certaines zones du sud et de l’ouest de la Norvège, là, c’est vraiment l’arrivée des migrants campaniformes qui modifie l’économie et apporte la cultivation, mais également l’élevage.
Des différences géographiques dans le campaniforme scandinave
Cette implantation du phénomène campaniforme dans le sud de la Scandinavie est donc soutenue par une migration d’une ampleur difficile à quantifier. Et elle a pour conséquence une transition économique contenant un peu moins d’élevage mais plus de culture céréalière. Mais dans un premier temps, cette transition culturelle, économique et démographique ne se fait pas de façon homogène sur ce territoire. (Johannsen, 2023) Les marqueurs culturels campaniformes se retrouvent dans l’ouest du Danemark, particulièrement dans la péninsule du Jylland, mais également sur l’île centrale de Fionie, « Fyn » en danois. Ces objets caractéristiques du phénomène campaniforme se retrouvent également dans le sud et l’ouest de la Norvège et dans le sud-ouest de la Suède. Cependant, au début du néolithique récent, l’est du Danemark, l’île de Sjaelland est très peu impactée par le phénomène campaniforme.
Eh oui, encore cette fameuse île du Sjaelland, l’île où se trouve actuellement la capitale Copenhague, très belle île que j’ai parcourue à vélo il y a 11 ans d’ailleurs. Cette île résiste encore et toujours à la vague indo-européenne. Car souvenez-vous, c’est sur cette île que la culture des vases à entonnoir, originaire des premiers fermiers européens, s’est maintenue le plus longtemps. Au moment où les campaniformes arrivent, l’île a une culture créole, mélangeant une base de traditions vases à entonnoir avec des éléments de la culture des tombes individuelles. Ici, le terreau était donc moins fertile à l’adoption d’une nouvelle culture indo-européenne que dans les zones déjà culturellement complètement indo-européanisées. Mais c’est juste une question de temps, car l’est du Danemark finira, deux-trois siècles plus tard, par adopter les traits culturels campaniforme, à partir de -2 100. (Johannsen, 2023)
L’homogénéisation culturelle en Scandinavie au néolithique moyen
Eh oui, la période du néolithique récent, de -2 300 à -1 700, et qui s’ouvre avec l’arrivée du phénomène campaniforme va se caractériser par une homogénéisation culturelle progressive dans tout le sud de la Scandinavie. (Allentoft et al., 2024; Johannsen, 2023; Kristiansen et al., 2017) Les frontières culturelles, génétiques et linguistiques se dissolvent progressivement et une nouvelle culture commune émerge. Une culture qui se caractérisera culturellement par de nombreux éléments, notamment les dagues en silex ; génétiquement par un mix d’origine trois quarts éleveurs des steppes, un quart fermier d’Anatolie ; et linguistiquement par une langue pré-proto-germanique, lointain ancêtre des futures langues germaniques. La mosaïque culturelle que constituait le sud de la Scandinavie se fond progressivement en un ensemble plus homogène. C’est le grand « melting pot » du néolithique récent.
L’arrivée de la culture campaniforme a peut-être facilité cette transition, cette homogénéisation. Johannsen pense que cette culture contenait des éléments qui ont permis aux personnes des différentes cultures déjà présentes en Scandinavie de s’identifier et de s’intégrer au phénomène culturel. (Johannsen, 2023) Assez facilement et rapidement, les Indo-Européens du complexe de la céramique cordée s’adaptent culturellement au phénomène campaniforme amené par les nouveaux-venus et qui devient la nouvelle culture majoritaire. Cette culture est très proche de la leur. C’est une culture cousine, avec des habitudes proches, des valeurs similaires. Également des langues ayant les mêmes origines donc qui devaient probablement être à la fois différentes mais proches. Les dagues remplacent les haches de bataille dans les tombes… mais le reste des traditions continue. L’adoption culturelle se fait donc rapidement pour les Indo-Européens scandinaves déjà présent depuis 500 ans.
Pour les fermiers de la culture des vases à entonnoir, c’est un peu différent. Vers -2 500, cette culture était encore particulièrement vivace dans l’est du Danemark. Mais après s’être distingué pendant trois siècles par un maintien de leurs traditions ancestrales et par le fait de ne pas se mélanger avec leurs nouveaux voisins indo-européens, ils avaient finalement évolué. Entre -2 500 et -2 300, la culture indo-européenne avait commencé à infuser dans l’est du Danemark et des éléments de cette culture avaient déjà été adoptés par les fermiers, ce qui donne ce que Rune Iversen appelle une créolisation culturelle. Mais cette culture reste dans son cœur une culture de fermiers vases à entonnoir, avec des enterrements collectifs, des rituels régionaux et probablement une langue néolithique non-indo-européenne. Il y avait toujours une frontière culturelle en -2 300, au moment de l’arrivée du phénomène campaniforme en Scandinavie. L’influence campaniforme n’a donc pas prise aussi rapidement que sur les territoires déjà indo-européanisés.
Mais finalement, deux siècles plus tard, vers -2 100, elle a commencé à prendre. (Johannsen, 2023) Est-ce qu’il faut interpréter ça comme l’histoire d’un peuple qui, après avoir résisté encore et toujours à l’envahisseur, finit par tomber aux mains du colonisateur ? [son Astérix et Obélix] Après tout, les Indo-Européens du phénomène campaniformes portaient la violence comme marqueur culturel, comme on peut le constater par l’abondance d’armes dans les tombes masculines. Et on sait, grâce aux preuves ostéologiques, que le néolithique était une période très violente. Mais encore une fois, on n’a pas de trace de conflit armé d’ampleur. Donc bon : conflit violent entre les fermiers de l’est du Danemark et les Indo-Européens campaniformes… Peut-être, mais cela ne serait que spéculation.
Pour l’implantation tardive du phénomène campaniforme à l’est du Danemark, Johannsen propose une théorie alliant migration et adoption culturelle. (Johannsen, 2023) Mais pour comprendre cette théorie, nous devons d’abord ouvrir une parenthèse fascinante et cela concerne le retour en grâce d’une pratique que l’on pensait sur le déclin : les mégalithes. Je vous propose un petit rafraîchissement sur la chronologie mégalithique. Vers -4 000, les fermiers anatoliens débarquent en Scandinavie, prennent la place des chasseurs-cueilleurs du mésolithique et construisent de grands et larges tumulus. Il y en a peu et ils sont très grands, donc probablement pour des élites. Puis vers -3 500, la mode des dolmens atteint la Scandinavie, par transmission culturelle depuis la côte atlantique. Vers -3300, des pêcheurs-cueilleurs se rebiffent et reprennent une partie du territoire. Vers -2 800, arrivée de la première vague d’Indo-Européens : la tradition mégalithique disparaît dans toute leur zone d’influence, pour ne persister plus que dans l’est du Danemark. Elle y persiste, certes, mais sans nouvelle construction. On continue à utiliser ces dolmens comme tombe, mais on n’en construit déjà plus de nouvelles depuis longtemps. La construction de mégalithes, c’est de l’histoire ancienne.
-2 300, la deuxième vague indo-européenne arrive en Scandinavie avec la culture campaniforme. Mais au bout de quelques siècles dans cette période campaniforme, on constate un phénomène curieux. On voit pousser de nouveaux mégalithes au sein des territoires campaniformes : les tombes à galerie. (Johannsen, 2023) Au Danemark, ces tombes sont des sortes de dolmens mesurant jusqu’à 3 mètres 80 de long et 1 mètre 40 de large et construites à partir de pierres plates. Le tout est recouvert de terre. On a dénombré 151 de ces tombes à galerie au Danemark. En Suède, ces tombes à galerie du néolithique récent sont beaucoup plus nombreuses, on en retrouve environ 2000, et parfois significativement plus grande. C’est donc le grand retour des tombes mégalithiques et également un retour de la tradition de l’enterrement collectif.
Mais ce n’est pas pour autant la fin des tombes individuelles. Bien que le néolithique récent soit marqué par une homogénéisation culturelle et linguistique, on voit donc que plusieurs formes d’enterrements peuvent y coexister au sein d’un même espace culturel. Cela tranche avec les périodes précédents où le mode d’enterrement faisait généralement partie d’un package culturel et était un marqueur différenciant dans les cultures. Le néolithique récent brouille les pistes.
Revenons enfin à l’est du Danemark. Le phénomène campaniforme s’y implante finalement, deux siècles plus tard, vers -2 100. Johannsen pense que la nouvelle tradition mégalithique campaniforme, les tombes à galerie, résonnait avec la tradition ancestrale d’enterrement collectif sous dolmen de la culture des vases à entonnoir. Il suggère que cela a pu faciliter les échanges culturels et l’intégration de l’est du Danemark au phénomène campaniforme. Comme ces tombes à galeries sont beaucoup plus présentes en Suède qu’au Danemark, il propose un scénario où des groupes campaniformes du Sud-Ouest de la Suède ont migré en direction de l’Ouest dans les îles danoises. Ils ont ainsi finalisé l’indo-européanisation du sud de la Scandinavie en y amenant leur culture, leur langue et en se mélangeant aux populations locales.
Les raisons de l’homogénéisation culturelle en Scandinavie méridionale peuvent également être cherchée dans les changements démographiques. Une étude récente a cherché à estimer la densité de population de la région au néolithique récent. (Johannsen et al., 2024) En particulier, ses variations régionales et temporelles. Ils concluent qu’il est probable que l’homogénéisation culturelle observée au cours de cette période soit le fait de migrations internes successives au sein de la Scandinavie. Ces migrations internes étant la conséquence de l’augmentation démographique et des changements dans le modèle économique. À la fin du néolithique moyen, on observe par exemple au Danemark une migration qui va d’Ouest en Est. Dans l’ouest du Jylland, le sol était plus sablonneux, moins fertile et donc moins adapté à une agriculture sédentaire et moins propice à soutenir une augmentation démographique. Quelques siècles plus tard, c’est le sud de la Suède qui semble avoir eu une forte augmentation démographique, provoquant peut-être une migration vers l’ouest, vers les îles danoises. Peut-être cette fameuse migration de la « megalithic connection » d’un bord à l’autre du détroit de l’Öresund.
Mais quid de nos chers pêcheurs-cueilleurs de la culture de la céramique perforée ? Nos groupes de marins installées sur les côtes et qui facilitaient le commerce du silex en Scandinavie. Cette société plus égalitaire, mais qui a su défendre son territoire avec des flèches de guerres. Eh bien, la culture de la céramique perforée finira par disparaître aux alentours de -2 300, ce qui coïncide avec la diffusion du phénomène campaniforme en Scandinavie. Je n’ai malheureusement trouvé que très peu d’information sur leur fin et ça m’embête de laisser disparaître un personnage de notre histoire comme ça. Mais il va falloir s’y faire. Il semblerait que l’augmentation démographique et l’intensification et l’expansion de l’agriculture vers les côtes ait entraîné la disparition de cette culture de pêcheurs-cueilleurs.
La génétique montre une très faible contribution de l’ADN chasseurs-cueilleurs mésolithique dans les Scandinaves du néolithique récent. Et il est impossible de savoir si cette contribution vient de la culture de la céramique perforée, ou d’autres chasseurs-cueilleurs s’étant mélangés au préalable avec les fermiers anatoliens. On ne sait donc pas vraiment ce qu’il est arrivé des derniers pêcheurs-cueilleurs. Le plus probable, c’est qu’ils aient été beaucoup moins nombreux ou qu’ils aient fait moins d’enfants puis qu’ils se soient intégrés, par choix ou par défaut, dans le nouveau modèle culturel prépondérant.
Voilà. Au début de l’épisode, nous avions une mosaïque culturelle en Scandinavie. Des cultures que nous connaissions bien et auxquelles, je ne sais pas vous, mais je m’étais un peu attaché. L’arrivée du phénomène campaniforme, porté par une nouvelle migration dont on ne connaît pas l’ampleur réelle, couplée à une augmentation démographique et à l’augmentation de la culture céréalière, tout cela transforme en profondeur le sud de la Scandinavie. Les groupes migrent, se rencontrent, partagent, échangent, discutent. Progressivement, cette région se connecte. Du Jyllland à la Scanie, du fjord d’Oslo au Sjaelland, une culture commune commence à prendre forme. Bienvenue dans la période des dagues, qui précède l’Âge du bronze nordique.
Merci à tous pour votre écoute ! Vous êtes de plus en plus nombreux à suivre le podcast et, chiffre incroyable, vous écoutez La Dent Bleue dans pas moins de 121 pays ! 73% en France, mais je salue également mes auditeurs belges, canadiens et suisses qui sont nombreux ! Et salut également à toi en Mozambique qui a écouté un épisode du podcast !
Je vous partage aussi un autre gros chiffre : 200. C’est le nombre de sources que vient d’atteindre ma bibliographie pour le podcast. Je n’ai pas encore tout lu, mais quasiment. En commençant, je n’aurais jamais imaginé tomber à ce point dans le trou du lapin blanc. Je remercie encore une fois tous les chercheurs pour ce superbe travail dont je me ravis d’être un passeur.
C’était Maxime Courtoison pour le podcast La Dent Bleue, l’histoire des vikings. Merci pour votre écoute et à bientôt !
Bibliographie
Sources principales
- Allentoft, M. E., Sikora, M., Fischer, A. et al (2024). 100 ancient genomes show repeated population turnovers in Neolithic Denmark. Nature, 625(7994), 329‑337.
- Douglas Price, T. (2015). Ancient Scandinavia : An archaeological history from the first humans to the Vikings. Oxford University Press.
- Johannsen, J. W. (2023). The Late Neolithic Expansion : Ancient and new traditions 2350-1700 BC. Danish Journal of Archaeology, 12(1), 1‑22.
- Johannsen, J. W., Laabs, J., Bunbury, M. M. E., & Mortensen, M. F. (2024). Subsistence and population development from the Middle Neolithic B (2800–2350 BCE) to the Late Neolithic (2350–1700 BCE) in Southern Scandinavia. PLOS ONE, 19(10), e0301938.
Sources secondaires
- Kristiansen, K. et al. (2017). Re-theorising mobility and the formation of culture and language among the Corded Ware Culture in Europe. Antiquity, 91(356), 334‑347.
- Laisse, S. et al. (2018). L’efficience nette de conversion des aliments par les animaux d’élevage : Une nouvelle approche pour évaluer la contribution de l’élevage à l’alimentation humaine. INRAE Productions Animales, 31(3), 269‑288.
- Olalde, I. et al.(2018). The Beaker phenomenon and the genomic transformation of northwest Europe. Nature, 555(7695), 190‑196.
Crédits
- Image de couverture : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Campaniforme_M.A.N._04.JPG Miguel Hermoso Cuesta, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons Reconstitution d’une tombe campaniforme en Espagne (attention, il peut y avoir des différences importantes avec les traditions scandinaves)
- « Heavy Interlude » de Kevin MacLeod. Licence Creative Commons Attribution 4.0.
- Qui Veut Gagner de L’Argent En Masse ? (2005)
Gad Elmaleh et Olivier Baroux - Qui veut gagner des millions ?
- Thierry Rolland et Jean-Michel Larqué
- Astérix le gaulois: Thème d’Astérix – Gérard Calvi


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