16 – La migration indo-européenne, une invasion violente ?

Les langues indo-européennes
La Dent Bleue – L’histoire des vikings
La Dent Bleue – L’histoire des vikings

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Dans le podcast La Dent Bleue – L’histoire des vikings, Maxime Courtoison vous guide à travers les mers et les fleuves européens pour vous faire vivre l’histoire des vikings. L’émission est une narration orale et chronologique de l’histoire des vikings, des premiers peuplements de Scandinavie jusqu’à la dernière expédition viking, accompagnée de connaissances sur la mythologie nordique, la culture et les légendes de la Scandinavie ancienne.

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16 – La migration indo-européenne, une invasion violente ?
byMaxime Courtoison

Il y a environ 5000 ans, des populations venues des grandes steppes d’Eurasie arrivent en Europe. On les appelle aujourd’hui les Indo-Européens. Mais cette migration a-t-elle été un simple déplacement de population… ou une invasion violente qui aurait bouleversé le continent ?

Grâce aux découvertes récentes de la génétique et de l’archéologie, les chercheurs réévaluent aujourd’hui l’un des grands mystères de la préhistoire européenne.

Dans cet épisode de La Dent Bleue, embarquez pour une enquête historique entre cavaliers des steppes, migrations massives et transformations culturelles.

Dernier épisode avant le retour en Scandinavie !

Retrouvez le script, la bibliographie complète et les crédits sonores et graphiques sur : https://ladentbleue.fr/invasion-indo-europenne-violence

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Bibliographie

Sources principales

–            Anthony, D. W. (2007). The Horse, the wheel and language : How bronze-age riders from the eurasian steppes shaped the modern world. Princeton University Press.

–            Furholt, M. (2021). Resisting the ‘violence-inequality complex’ A new model for third millennium BC mobility in Europe. In V. Heyd, G. Kulcsár, & B. Preda-Balanica (Dir.), Yamnaya Interactions : Proceedings of the International Workshop held in Helsinki, 25-26 April 2019 (Vol. 44, p. 57‑83). Archaeolingua.

–            Kristiansen, K. et al. Re-theorising mobility and the formation of culture and language among the Corded Ware Culture in Europe. Antiquity, 91(356), 334‑347. https://doi.org/10.15184/aqy.2017.17

Sources secondaires

–            Allentoft, M. E. et al. (2024). 100 ancient genomes show repeated population turnovers in Neolithic Denmark. Nature, 625(7994), 329‑337. https://doi.org/10.1038/s41586-023-06862-3

–            Allentoft, M. E. et al. (2024). Population genomics of post-glacial western Eurasia. Nature, 625(7994), 301‑311. https://doi.org/10.1038/s41586-023-06865-0

–            Haak, W. et al. The Corded Ware Complex in Europe in Light of Current Archaeogenetic and Environmental Evidence. In E. Willerslev, G. Kroonen, & K. Kristiansen (Éds.), The Indo-European Puzzle Revisited : Integrating Archaeology, Genetics, and Linguistics (p. 63‑80). Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/9781009261753.009

–            Olsen, B. A., Olander, T., & Kristiansen, K. (2019). Tracing the Indo-Europeans : New evidence from archaeology and historical linguistics. Oxbow Books.

–            Peška, J., Fojtík, P., & Daňhel, M. (2021). Settlements of Local Phase of Corded Ware culture in Moravia. Acta Archaeologica Carpathica, 2021(Vol LVI), 193‑220.

–            Rascovan, N. et al. (2019). Emergence and Spread of Basal Lineages of Yersinia pestis during the Neolithic Decline. Cell, 176(1), 295-305.e10. https://doi.org/10.1016/j.cell.2018.11.005

–            Rasmussen, S. et al. (2015). Early Divergent Strains of Yersinia pestis in Eurasia 5,000 Years Ago. Cell, 163(3), 571‑582. https://doi.org/10.1016/j.cell.2015.10.009

–            Trautmann, M., Rampp, B., & Kuljukka, T. (2023). Yamnaya and their western neighbours : Opposing cultures of conflict? In A. Lahelma, M. Lavento, K. Mannermaa, M. Ahola, E. Holmqvist, & K. Nordqvist (Éds.), Moving northward (p. 68‑96). The Archaeological Society of Finland.

–            Valtueña, A. A. et al. (2017). The Stone Age Plague and Its Persistence in Eurasia. Current Biology, 27(23), 3683-3691.e8. https://doi.org/10.1016/j.cub.2017.10.025

Bonjour. C’est Maxime Courtoison. Bienvenue sur le podcast “La Dent Bleue, l’histoire des vikings”. Épisode 16 : “ La migration indo-européenne, une invasion violente ?”.  Ce podcast est un voyage dans le temps pour explorer l’histoire des vikings. Cette émission est chronologique et vous la comprendrez mieux en écoutant les épisodes dans l’ordre, à partir du premier. Nous commençons notre histoire bien avant la période viking, afin de comprendre les mécanismes et événements qui ont fait prendre la mer à des milliers de Scandinaves en soif de richesses et de prestige.

À partir de -2 800, des éleveurs Yamnayas ou d’une population voisine partageant des caractéristiques ethniques, génétiques, linguistiques et culturelles très proches migrent vers le Nord-Ouest.  Ils suivent alors un schéma de migration depuis la steppe pontique commencé quelques siècles plus tôt dans d’autres directions, permettant la diffusion des langues indo-européennes.

Cette population d’éleveurs des steppes est composée d’hommes et de femmes, avec une proportion de trois hommes pour une femme. Avant d’arriver en Europe centrale, ces groupes se mélangent avec des populations locales de fermiers de la culture des amphores globulaires avec un ratio 75% steppes, 25% fermiers. Puis, cette population migre vers l’Europe centrale, en suivant les réseaux préexistants de la culture des amphores globulaires. Naît alors la culture de la céramique cordée.

Maintenant, j’imagine qu’on se pose tous plus ou moins la même question. Comment ces migrants des steppes ont-ils pu à ce point dominer la population locale en Europe centrale ? Était-ce une invasion violente ? Y a-t-il d’autres explications possibles ? Découvrons ça dans ce nouvel épisode de La Dent Bleue !

Un massacre à cause d’un rapt de femmes ?

2008, site d’Eulau dans le Land de Saxe-Anhalt en Allemagne. Au bout milieu d’un chantier de fouilles, l’archéologue Herta Van Rysel est à l’ouvrage. Et quel ouvrage. Quatre tombes à sépultures multiples de la culture de la céramique cordée. Des tombes qui contiennent des adultes et des enfants massacrés, tués par des flèches retrouvées dans les tombes. Entre deux coups de burins, elle entend son téléphone sonner. Herta décroche. Les analyses ADN ont rendu leur verdict. Les tombes contiennent des familles complètes : mères, pères et enfants. Ça, Herta s’en doutait. Elle presse son collègue sur l’information qu’elle souhaite obtenir, l’origine des mères. Il lui annonce que la paléogénétique confirme les résultats des analyses isotopiques : les femmes ne sont pas originaires de cette région. Ces femmes sont originaires des montagnes d’Harz, 60 kilomètres plus au Nord. L’archéologue fait le lien avec les flèches retrouvées dans les tombes, qui proviennent également de cette région, dans laquelle vivait à l’époque des groupes de la culture de Schönfeld, des fermiers néolithiques.

Alors tout devient clair dans la tête d’Herta Van Rysel. Sa vision se floute. [bruitages de tempête] Autour d’elle, tout bouge. Elle est transportée vers -2 600, dans le hameau d’Eulau, au milieu des individus de la culture de la céramique cordée, quelques années avant le massacre. La meute des jeunes hommes de la tribu revient victorieuse de leur raid vers le Nord, chez les Schönfeld. [bruitages de célébrations] Ces jeunes Indo-Européens ramènent avec eux de nombreuses jeunes femmes, enlevées à leur famille, dans le but de fonder leur propre famille avec elles.

Puis c’est de nouveau le flou, l’accalmie puis la fureur. [bruitages de cris et de guerres] Les flèches pleuvent sur le hameau et les habitants sont transpercés. Les affrontements sont terribles, mais les locaux sont dépassés, tués par les forces ennemies qui massacrent indifféremment hommes, femmes et enfants. Venus venger l’affront porté à leur honneur quelques années plus tôt, les fermiers Schönfeld ont rassemblé toute la force de leur organisation collective. Ils ont réuni toutes les tribus de la région pour organiser ces représailles sanglantes qui n’ont même pas épargnées celles qui étaient leurs filles, leurs nièces ou leurs sœurs.

Herta Van Rysel revient à ses esprits. Hantée par cette vision créée par son cerveau à la fois bien documenté, imaginatif, mais également fatigué, elle s’assoit et fait le vide. En bonne scientifique, elle ne souhaite pas se faire piéger par ses propres biais d’interprétation. D’un côté, elle sait que les migrants des steppes qui ont eu des héritiers en Europe centrale étaient en moyenne 3 hommes pour une femme et donc il est certain qu’ils aient fondé des familles avec des femmes locales. Dans ces conditions, l’exogamie était nécessaire à la création de familles. Quant au fait d’enlever des femmes de tribus voisines, cela pourrait tout à fait correspondre au genre de comportement que l’on pourrait attendre de jeunes hommes indo-européens et de leur tradition du Mannerbunde, cette bande de jeunes guerriers se livrant à des activités prédatrices dans le voisinage de la tribu.

D’un autre côté, l’histoire qu’elle vient d’imaginer ressemble étrangement à l’épisode légendaire du vol des Sabines, dans lequel Romulus et les Romains enlèvent les femmes du peuple des Sabins. Ces derniers déclarent la guerre à Rome, mais cette fois-ci, tout finit bien car les Sabines interviennent sur le champ de bataille, joue la carte du pathos à fond et à la fin, Romains et Sabins vivent ensemble et heureux sur les rives du Tibre. Cet épisode de l’enlèvement des Sabines a été décrit comme un motif indo-européen récurrent, dans les études de mythologie comparées, que l’archéologue connaît bien. A-t-elle été inspirée ?

Y a-t-il d’autres interprétations possibles ? Il y a bien la question des poteries Schönfeld qui ont été retrouvées dans des tombes de la culture de la céramique cordée pas très loin d’ici. Ces découvertes prouvent qu’il y avait des liens, des contacts entre les fermiers et les migrants indo-européens. Peut-être que les échanges étaient généralement cordiaux et que l’exogamie était négociée entre ces deux populations, qui pratiquaient des mariages mixtes. Dans ce cas, la cause du massacre serait à chercher ailleurs, mais quelque chose a clairement dégénéré pour en arriver là.

Comme souvent en archéologie, on n’a pas toujours des réponses définitives, mais plutôt des hypothèses plus ou moins probables. Mais cette part d’interprétation, c’est ce qui plaît à notre archéologue, car si Herta avait eu le goût des choses simples, elle aurait fait autre chose.

Je vous ai immergé dans le chantier de fouilles d’Eulau. Vous vous en doutez, Herta Van Rysel n’existe pas, j’ai créé ce personnage pour personnifier le travail de toute une équipe de chercheurs. En même temps, j’ai créé son nom en mettant une marque de vélo à la suite d’une marque de charcuterie, donc bon, c’était forcément un peu louche. Mais au-delà de cette petite fiction, le fond est bien évidemment attesté. J’aime beaucoup cette histoire d’Eulau car elle représente une petite histoire dans la Grande Histoire de la migration indo-européenne en Europe centrale. Et elle est centrée sur le sujet qui nous intéresse particulièrement dans cet épisode : la violence. Dans cet exemple, la violence subie par les arrivants indo-européens des mains des fermiers néolithiques. Mais une violence possiblement en répercussion d’une autre violence préalable dans l’autre sens. (Kristiansen et al., 2017)

La violence liée au mode de vie et aux valeurs indo-européennes ?

Culturellement, ces deux populations qui coexistent en Europe centrale sont très différentes, en particulier en ce qui concerne leurs rituels funéraires et donc leur rapport à la mort. Les fermiers néolithiques enterrent leurs morts sous des structures mégalithiques collectives, les dolmens, reflétant un concept de propriété collective, partagée et clanique. Les Yamnayas et leurs descendants de la culture de la céramique cordée enterrent leur mort de façon individuelle dans des monts funéraires familiaux, les kourganes, reflétant ainsi la transmission de l’héritage au sein d’une famille et un concept de propriété familiale et héréditaire. (Kristiansen et al., 2017) Mais ces différences de rituels funéraires vont plus loin. L’archéologie nous prouve que les sociétés agricoles d’Europe centrale étaient plutôt égalitaires. Au contraire, les sociétés qui émergent dans les steppes sont inégalitaires. On retrouve dans la même culture des tombes très richement pourvues et des tombes démunies. Dans la société indo-européenne, l’individu semble avoir plus de place que dans les sociétés néolithiques.

Chez les Yamnayas et leurs héritiers, on retrouve une place prépondérante des armes de guerres spécialisées associées aux hommes et une spécialisation nouvelle de certains individus dans le rôle de guerrier. Enfin, les Indo-Européens auraient une notion plus binaire des rôles masculins et féminins que les fermiers néolithiques. C’est-à-dire une répartition des rôles plus tranchées entre les femmes et les hommes. (Haak et al., 2023) On sait en plus que la société indo-européenne était patriarcale tandis que pour les sociétés néolithiques, les historiens sont beaucoup moins tranchés.

Laissez-moi maintenant vous présenter une théorie intéressante sur l’origine de ces différences entre Indo-Européens et fermiers néolithiques. Il s’agit de celle de Martin Furholt, archéologue allemand spécialiste de la période. (Furholt, 2021) Il insiste sur les trois caractéristiques suivantes des migrants des steppes : une mise en avant de certains individus ; l’existence de guerriers spécialisés avec des armes spécialisées et un concept de genre plus binaire, plus tranché.

D’où viennent ces caractéristiques ? Il a une idée originale. En -3 300, alors que les nomades Yamnayas commencent à dominer la steppe pontique avec leurs chariots et leurs troupeaux, on retrouve 2000 kilomètres plus au Sud, la civilisation Uruk de Mésopotamie, premier Etat urbain et bureaucratique. Et on a de nombreuses preuves que ces trois traits culturels que l’on retrouve chez les Indo-Européens se sont largement développés lors de la formation des premiers états, notamment dans la civilisation Uruk.

  • L’agrandissement individuel, avec des rois guerriers mythiques, tels Gilgamesh.
  • Une classe guerrière, nécessaire à ces états hautement militarisés pour dominer des régions très vastes.
  • Une vision plus binaire des rôles masculins et féminins. L’archéologie nous montre que dans ces premiers états, les femmes avaient un rôle défavorisé et avaient probablement une moins bonne situation que leurs homologues des sociétés néolithiques tribales. [« L’idée est que nous travaillions ensemble, d’égal à égal. On en reparlera quand il faudra porter quelque chose de lourd »] https://www.youtube.com/shorts/NiELrSnU86Y

D’après Martin Furholt, ces traits culturels auraient ensuite pu être diffusés régionalement, au-delà du Caucase et influencer la culture proto-indo-européenne de la steppe pontique, puis leurs descendants qui ont migré en Europe et en Asie.

Bon, personnellement, je trouve que cette théorie est très hypothétique et peu étayée par des faits, mais j’avais envie de vous la partager aussi pour remettre nos événements dans un contexte historique plus global. Mais ce qui est sûr, c’est que ces caractéristiques des migrants des steppes – l’ego, les guerriers, la place potentiellement réduite de la femme et les inégalités de richesse – toutes ces caractéristiques sont intrinsèquement porteuses de violence.

La violence causée par les hommes des Mannerbundes ?

Et que dire de l’institution du Mannerbunde, évoquée plus tôt et star de l’épisode 13 « Yamnaya Gang : les caïds des steppes ». Cette tradition proto-indo-européenne, construite à partir de sources historiques de cultures indo-européennes plus tardives et dont certains éléments sont corroborés par l’archéologie, consiste à créer un gang de jeunes guerriers de 12 à 19 ans, guidé par un chef plus âgé. Ces jeunes sont peut-être des cadets sans moyen du fait de la primogéniture masculine (Kristiansen et al., 2017) , mais notons tout de même qu’il n’y a pas de preuve définitive sur cette question de l’héritage chez les premiers Indo-Européens. (Furholt, 2021) Ces jeunes guerriers ritualisent leur engagement à ce groupe et deviennent tels une meute de loup. Fonctionnant comme un gang de bandits, ils chassent, pillent et volent dans l’intérêt de leur clan et dans leur intérêt personnel. Les Indo-Européens ont dans leur culture un système de prédation institutionalisé et donc de violence. [la bagarre] Et le fait que les éleveurs Yamnayas aient été plus grands et robustes que les fermiers néolithique (Trautmann et al., 2023) a peut-être joué en faveur d’une domination des premiers sur les seconds.

Des traces archéologiques de violence, mais pas d’invasion

Rappelons-nous que quelques siècles après leur arrivée, l’héritage génétique des populations de la steppe a pris une place prédominante en Europe de l’Est et en Europe centrale. Une place prédominante par rapport aux fermiers néolithiques. Cela pose un certain nombre de questions. Comment les Indo-Européens ont-ils réussi à tirer la part du lion dans ces régions ? Se sont-ils imposés par la guerre ? La migration indo-européenne est-elle une invasion violente ? Et pour aller très loin et utiliser un terme un peu anachronique : les Indo-Européens ont-ils commis un génocide des fermiers et chasseurs-cueilleurs européens ?

Car la migration indo-européenne est parfois appelée « invasion indo-européenne ». On la représente parfois comme une invasion de hordes de cavaliers venus de l’Est. Le sujet des cavaliers, on en a longuement parlé dans l’épisode 10 « Cow-boys nomades – Vis ma vie de Yamnaya ». S’il est possible que les Yamnayas ait domestiqué et amené des chevaux, il est très peu probable qu’ils maîtrisaient l’équitation. Quant aux « hordes venues des steppes », c’est clairement une confusion avec les invasions beaucoup plus tardives des Huns ou des Mongols. La migration indo-européenne n’a absolument rien à voir avec les conquêtes de l’empire mongol. Les Yamnayas avaient un système tribal et leur migration n’a pas été coordonnée et centralisée par un chef militaire. Aucun élément historique ne nous amène à théoriser ça. Enlevons donc le terme d’invasion.

Pour ce qui est de la violence, maintenant, c’est une autre histoire. C’est indéniable qu’il y ait eu de la violence dans la migration indo-européenne. La culture indo-européenne porte en elle une part importante de violence, avec cette valorisation du rôle du guerrier. Et on a des preuves archéologiques, comme le massacre évoqué au début de cet épisode, qui était lui-même probablement en représailles de violences antérieures. Mais rappelons-nous ce que nous avons vu dans l’épisode 6 « Neolithic Start-Up Nation ». Le néolithique européen était une période extrêmement violente. Les fermiers européens n’étaient absolument pas des tendres. En Scandinavie, les haches de guerre sont endémiques, tout comme les traumatismes crâniens associés à ces coups de hache.

La question à se poser est plutôt celle de l’ampleur de cette violence. Car si on se base sur les cultures en question… prenez les Mannerbundes des Indo-Européens, la tendance à fracasser de crânes des fermiers néolithiques, la culture individualiste des migrants et la culture collectiviste des locaux, mélangez le tout dans un shaker et secouez… On peut imaginer un cocktail explosif. Imaginer, oui, car cela reste spéculatif.

Pour répondre à cette question de l’ampleur de la violence de façon certaine, nous devons nous en référer à l’archéologie. Car si les Indo-Européens se sont imposés par la guerre en Europe de l’Est et en Europe centrale, on devrait retrouver de multiples traces de batailles et de massacres. Des fosses communes, des destructions systématiques, des ruptures nettes d’occupations de certains sites. Or, ce n’est pas ce que l’on observe à grande échelle. On a bien des preuves de violence ponctuelle lors de la période migratoire : des individus ayant subi une mort violente (Kristiansen et al., 2017) ,des flèches typiques des steppes (Anthony, 2007, p. 365)… Mais on n’a absolument pas de preuves d’un massacre généralisé des populations locales réalisé par les migrants des steppes. Certes, l’absence de preuve n’est pas une preuve en soi. Car on sait que l’archéologie est dépendante du hasard des fouilles effectuées. Mais actuellement, le consensus scientifique rejette le modèle d’une colonisation reposant principalement sur la violence militaire. Car rappelons-nous que de nombreux concepts en Histoire nous viennent du XIXème siècle et ont été théorisés par des historiens vivant en plein empire colonial. Pour eux, la colonisation et la domination par la violence était l’ordre des choses. C’était leur façon de voir le monde. Ils projetaient alors sur la Préhistoire une vision coloniale de l’Histoire. Les historiens d’aujourd’hui ne nient pas la violence qui a absolument fait partie de ce phénomène, mais réfutent l’idée d’invasion, avec les données archéologiques disponibles aujourd’hui. Je citerai en exemple la conclusion d’un article publié en 2017 dans la Cambridge University Press par un groupe d’éminents spécialistes du sujet, menés par Kristian Kristiansen « Les interactions pacifiques et les mariages mixtes entre des groupes culturellement et génétiquement différents formaient les fondements quotidiens de la vie sociale, ponctuées par des épisodes de conflit. » (Kristiansen et al., 2017)

C’est bien beau tout ça. Mais ça n’explique toujours pas comment ces nomades venus des steppes avec leur bétail et leurs chariots se sont imposés en Europe centrale alors que les fermiers occupaient le territoire depuis plus de 2000 ans ? Quelles sont les autres hypothèses, si celle de l’invasion violente est à mettre aux oubliettes ? Passons-les en revue.

Scénarios alternatifs à l’invasion violente : changements environnementaux

Une des hypothèses est environnementale. Vers -3 000, le climat serait devenu plus humide et cela aurait donc favorisé la productivité des prairies. Les économies pastorales comme celles des Yamnayas et de la culture de la céramique cordée auraient donc pu connaître une forte expansion démographique. Cela aurait alors favorisé l’expansion de ces communautés d’éleveurs. Plus de bétail, plus de nourriture, plus de gens. Donc besoin de plus de prairies, pour plus de bétail et plus de nourriture. Donc plus de gens. Etc, etc. Le changement climatique a donc pu être un facteur favorable à l’expansion géographique des éleveurs des steppes. (Kristiansen et al., 2017)

Scénarios alternatifs à l’invasion violente : changements technologiques

Parmi les causes qui ont favorisé l’économie pastorale nomade et donc nos éleveurs des steppes, on trouve également l’avancée technologique que représente le chariot tiré par des bœufs. (Kristiansen et al., 2017) Cette innovation, qui caractérise les Yamnayas, a permis aux éleveurs de vivre dans toute la steppe. Auparavant cantonnés aux rivières, ils ont pu étendre leur influence dans tout le territoire, car les chariots permettaient de transporter des provisions dans des contenants principalement faits de cuir, de bois ou de tissu. La poterie existait également mais était peu développé chez les Yamnayas. Les chariots ont permis à l’économie pastorale nomade de se développer, car les éleveurs pouvaient exploiter toutes les prairies de la steppe pour le bétail et transporter des vivres, comme l’indispensable eau dans des récipients pendant plusieurs jours entre les rivières.

Ces éleveurs étaient donc déjà des nomades lorsqu’ils vivaient dans les steppes. Ils sont habitués à bouger et à installer leur bétail dans des territoires hostiles. Ils ont une forme de résilience économique supérieure aux peuples de cultivateurs céréaliers : celle de pouvoir s’installer n’importe où, du jour au lendemain, du moment qu’il y a de l’herbe pour leurs bêtes. Et de pouvoir repartir le lendemain s’il le faut. Et ça, c’est en grande partie grâce au chariot tiré par des bœufs. L’invention du chariot tiré par des bœufs a été un facteur du succès de la migration indo-européenne.

Scénarios alternatifs à l’invasion violente : la diffusion de la peste ?

En 2015, année de la confirmation par la génétique de la migration indo-européenne en Europe, une nouvelle théorie a émergée sur les causes de la réussite de cette migration. Cette théorie, c’est la peste. La peste est une maladie causée par la bactérie Yersinia pestis. Elle se transmet soit directement d’humain à humain, c’est la peste pneumonique, soit par l’intermédiaire de puces, c’est la peste bubonique.

Dans l’Histoire, trois grandes épidémies ont été documentées : la peste justinienne au 6ème siècle qui se poursuit de manière intermittente jusqu’en 750 ; la peste noire en Europe au milieu du XIVème siècle et qui comprend plusieurs vagues successives jusqu’au XVIIIème siècle ; et enfin l’épidémie de peste qui apparaît en Chine vers 1850 et qui se diffuse à l’échelle mondiale sous forme d’une série d’épidémie jusqu’au milieu du XXème siècle. (Rasmussen et al., 2015)

En 2015, une publication menée par Simon Rasmussen documente l’existence de la bactérie Yersinia pestis en Europe et en Asie, dans de l’ADN de dents humaines datant de jusqu’à -3 000, ce qui est deux fois plus ancien que ce qui était estimé auparavant. -3 000, tiens tiens, à 200 ans prêt, ça correspond au début de la migration indo-européenne vers l’Europe centrale ! Après avoir démontré que la peste était endémique en Eurasie vers -3 000, les chercheurs concluent qu’il pourrait y avoir un lien avec les changements de population qui ont eu lieu à cette époque et soumettent deux possibilités. Scénario 1 : les migrations de population ont facilité la diffusion de la peste. Scénario 2 : la peste a facilité l’installation de nouvelles populations. Dans le premier scénario, on peut imaginer que les populations des steppes ont transporté avec elles la bactérie de la peste et contaminé les populations néolithiques au fur et à mesure de leur migration. Et pourquoi ne pas imaginer un scénario similaire à celui de la colonisation de l’Amérique, avec des migrants transmettant des maladies à une population locale moins immunisée à celles-ci et donc touchée plus durement. Le second scénario est nettement différent, il suppose que l’Europe néolithique aurait été affaiblie et partiellement dépeuplée par une pandémie de peste, ce qui aurait laissé le champ libre aux nouveaux arrivants des steppes. Deux lectures bien différentes. Alors, qu’est-ce qui s’est réellement passé ? Continuons notre enquête avec les études qui ont suivies.

Ne gardons pas le suspense plus longtemps. Si certaines études (Valtueña et al., 2017) vont dans le sens du scénario 1 – la peste diffusée par les populations des steppes, les plus récentes penchent plutôt vers le scénario 2. Et notamment, pour des raisons chronologiques. (Rascovan et al., 2019) Grâce à l’ADN d’individus de la culture des vases à entonnoir retrouvés dans une tombe à couloir en Suède, une étude génétique de 2019 a pu montrer que la peste en Europe était encore plus ancienne et datait d’au moins -3 700. Elle est donc bien antérieure à l’arrivée des Indo-Européens. La peste a donc pu contribuer au déclin des populations néolithiques, qui a eu lieu avant l’arrivée des éleveurs des steppes.

Rascovan, N., Sjögren, K.-G., Kristiansen, K., Nielsen, R., Willerslev, E., Desnues, C., & Rasmussen, S. (2019). Emergence and Spread of Basal Lineages of Yersinia pestis during the Neolithic Decline. Cell, 176(1), 295-305.e10. https://doi.org/10.1016/j.cell.2018.11.005

La narration s’éclaircit. Souvenez-vous des fermiers de la culture Cucuteni-Trypillia, installés dans les actuelles Roumanie, Moldavie et Ukraine entre -4 800 et -3 000. Leur truc à eux, c’était les méga-villages pouvant aller jusqu’à 20 000 habitants. Cette culture et ses méga-villages ont décliné assez subitement, à une période qui coïncide avec l’arrivée d’une première vague de population des steppes. Elle disparaîtra complètement au moment de la deuxième vague de migration vers -2 800. La confrontation avec les éleveurs des steppes est souvent citée comme cause possible de la disparition de cette culture Cucuteni-Trypillia. Une autre cause proposée est la surexploitation de l’environnement, qui a pu mener à des famines. Mais les récentes études génétiques sur la peste nous propose une autre lecture. La culture Cucuteni-Trypillia semble être géographiquement et chronologiquement le foyer originel de toutes les formes préhistoriques de la peste.

Avec une telle densité de population, combinée à la proximité avec des animaux, les méga-villages Cucuteni-Trypillia sont propices à la diffusion rapide de la maladie. Et dans une époque caractérisée par des échanges commerciaux longues distances favorisée par les innovations technologiques que sont les chariots tirés par des bœufs, la peste a pu se diffuser rapidement dans toute l’Europe. Tuant sur son passage, la peste affaiblit et réduit la population néolithique européenne. La nature reprend ses droits et les arbres regagnent du terrain sur les champs. (Allentoft, Sikora, Fischer, et al., 2024)

Deux siècles plus tard, les éleveurs des steppes entament leur migration vers l’Europe centrale, partiellement dépeuplée et affaiblie. Les nouveaux-venus peuvent alors s’installer plus facilement dans une Europe moins densément habitée par les fermiers néolithique.

Mais nos éleveurs des steppes, étaient-ils donc immunisés contre la peste ? Pourquoi ont-ils tiré leur épingle du jeu ? Eh bien non, actuellement, il n’y a aucune preuve qu’ils aient été plus immunisés à la peste ou à une autre maladie que leurs voisins. On a d’ailleurs trouvé plusieurs individus d’ascendance steppique touchés par la maladie. On peut tout de suite oublier le scénario où les fermiers néolithiques auraient été seuls touchés par l’infection et auraient vu leur population décliner au profit des forts guerriers des steppes à l’immunité hors du commun. En revanche, ce qui est probable, c’est que les populations des steppes aient pu plus facilement se protéger de la peste grâce à leur mode de vie. Une population moins dense, demeurant en famille plutôt qu’en grandes communautés, vivant de façon nomade et donc sans concentration de déchets. Ce mode de vie plus individualiste a peut-être moins favorisé la diffusion de la maladie que le mode de vie très collectif des fermiers du néolithique.

Pour conclure notre enquête sur la peste néolithique, précisons quand même que certains chercheurs émettent des doutes, non sur l’existence de cette épidémie de peste, mais plutôt sur sa virulence et son taux de mortalité. On ne peut pas complètement prouver que cette épidémie fut si mortelle ni qu’elle fut une cause majeure du déclin bien attesté des populations néolithiques en Europe. (Furholt, 2021)

Au-delà de la violence, une culture indo-européenne taillée pour l’expansion migratoire

Il y a eu un remplacement génétique important en Europe centrale, signifiant que les nouveaux-venus des steppes se sont plus reproduits que les locaux, certes. Mais il y a surtout eu un remplacement linguistique quasi complet. Nous avons vu qu’en Europe centrale, les migrants des steppes étaient trois hommes pour une femme et donc que de nombreux mariages homme des steppes avec femme néolithique ont dû avoir lieu. En général, c’était la mère qui transmettait la langue, d’où le nom de langue maternelle. Mais ici, au moins après quelques générations, on constate que c’est bien la langue indo-européenne, amenée initialement plutôt par des pères qui est restée.

La langue indo-européenne s’est imposée en Europe. Et cela signifie que la culture indo-européenne s’est imposée également. Car pour David Anthony (Anthony, 2007, p. 340‑343), un remplacement de langage, c’est également un remplacement culturel, un changement dans la façon dont les individus et les groupes se perçoivent et perçoivent les langues. Si la nouvelle langue est celle du groupe dominant, l’autre langue devient ringarde et stigmatisée. C’est l’ancienne langue, la langue de Papy, la langue de l’ancien mode de vie, la langue des loosers. « Attention, je te parle du vrai ringard, le blaireau, le cake, le kéké » https://www.youtube.com/watch?v=ZGWSeIbzdrc  Pierre Bourdieu explique que lorsqu’une langue ou même une façon de parler est moins intéressante socialement, les locuteurs l’abandonnent pour celle qui leur permettra un meilleur positionnement social.

Pour David Anthony, les migrants des steppes sont devenus le groupe social de référence, « les gens populaires du lycée », et tout le monde voulait leur ressembler et parler comme eux. Mais alors, pourquoi est-ce qu’ils étaient si cools ces Indo-Européens ? Déjà, ils étaient dans l’air du temps : vers -2 800, le monde il bouge.

« Le monde il bouge et il bouge vite. Vous n’allez pas tarder à rester sur le carreau, je vous le dis. » [OSS 117] https://www.youtube.com/shorts/jx2vpPDKXGc

C’est une époque de grande mobilité, où l’économie pastorale s’impose. Une époque plus individualiste, avec des individus qui sortent largement du lot par leur niveau de richesse. Une époque plus inégalitaire également. On imagine qu’en observant ces changements autour d’eux, certains jeunes fermiers n’ont pas eu envie d’être du mauvais côté de ce qui pouvait sembler être du progrès par rapport aux groupes néolithiques plus communautaires, sédentaires et égalitaires. Peut-être que les jeunes considéraient ce mode de vie comme ringard par rapport à celui plus clinquant des nouveaux-venus. En Europe centrale, du Nord et de l’Est, les Indo-Européens se sont imposés génétiquement. Mais surtout, dans une partie de l’Asie et dans quasiment toute l’Europe, sauf dans quelques îlots comme le Pays basque, les Indo-Européens se sont imposés linguistiquement et culturellement, même dans des régions où leur présence était beaucoup plus faible comme dans la péninsule ibérique, où ils ne représentent que 10% des ancêtres. (Allentoft, Sikora, Refoyo-Martínez, et al., 2024, Figure 2)

Mais si ce mode de vie a pu attirer, c’est que ceux qui le pratiquaient avaient un fort niveau de prestige, de richesse et de pouvoir. La question demeure alors sur la façon par laquelle ils ont acquis tout ça.

Pour bien le comprendre, rappelons le fonctionnement de l’économie de nos deux peuples. Dans une économie de cultivation, il est possible pour un nouveau couple de créer sa ferme en partant quasiment de rien. Les seuls pré-requis sont quelques indispensables haches en pierres polies, des graines de céréales, des bras et beaucoup de volonté. Avec ça, on peut défricher une forêt et créer des champs pour nourrir sa famille. Cependant, comme nous l’avions vu dans l’épisode 6, Neolithic Start-Up Nation, il est assez complexe de s’enrichir dans une société purement néolithique. De s’enrichir, dans le sens « posséder beaucoup plus que ses seuls besoins afin d’obtenir du pouvoir économique ». Pour s’enrichir, il faut emmagasiner plus de céréales, il faut donc plus de champs et donc plus de bras pour défricher les forêts, travailler la terre, semer, désherber et récolter. On peut trouver des astuces technologiques avec l’araire ou des astuces humaines en embauchant du monde, mais cela reste relativement complexe. Et puis il suffit d’une mauvaise année, une mauvaise récolte, pour casser tout le système. Ce n’est pas impossible, loin de là, mais cela demande une organisation assez complexe. En tout cas, ce n’est pas vraiment la direction qu’ont choisie les groupes de fermier néolithiques d’Europe centrale et d’Europe du Nord, qui avaient un mode de vie plutôt égalitaire, sans vraiment d’individus qui ressortaient du lot en termes de richesse.

Prenons maintenant une économie pastorale, une économie d’élevage. Dans ce type d’économie, la richesse est basée sur la taille du troupeau. Et dans ce cas, la taille de la famille est moins un facteur limitant pour faire grossir le troupeau, si on compare avec le travail des champs.  De plus, une famille qui possède un grand troupeau va pouvoir le faire se reproduire, croître et le transmettre à la génération suivante. Cependant, dans une économie pastorale, il est quasiment impossible de partir de rien du tout. Si vos parents n’ont pas un troupeau suffisamment grand et ne peuvent pas vous donner des bêtes, vous serez complètement démunis. Votre seule solution sera d’essayer de négocier avec un riche éleveur du voisinage… Mais nous y reviendrons.

Dans une économie pastorale, en comparaison avec une économie de cultivation, la richesse est moins dépendante du travail est beaucoup plus de l’héritage reçu. Et qui dit richesse plus dépendante de l’héritage et moins du travail, dit mécaniquement augmentation des inégalités. Toute ressemblance à une situation réelle serait bien évidemment purement fortuite. Ce système économique est celui des steppes depuis plusieurs siècles, avec de fortes inégalités de richesses, constatées dans les tombes. Et c’est ce système qu’ont importé nos éleveurs des steppes en Europe centrale et ailleurs.

Attention, je ne dis pas qu’à cette époque, être éleveur, c’était le club Med et que cultivateur, c’était le bagne. On parle ici d’inégalité dans la répartition des richesses. Et nuançons également, les peuples du néolithique européen était principalement des cultivateurs, mais également des éleveurs. Tandis que les migrants des steppes étaient de purs éleveurs, qui se sont mis progressivement à faire un peu de cultivation après s’être mélangés avec les fermiers. Ce que je veux que vous gardiez en tête, c’est qu’une économie pastorale peut plus facilement tendre vers une concentration des richesses. Et surtout, que pour devenir éleveur, il faut un capital de départ.

Bon d’accord. Mais pourquoi la culture des fermiers néolithiques n’a-t-elle pas pu continuer tranquillement à côté ? Pourquoi ceux-ci ont-ils adopté la culture des nouveaux arrivants ? Car avant leur arrivée, les fermiers néolithiques étaient prospères depuis des millénaires avec leur mode de vie et leur économie agricole, basée sur la cultivation et l’élevage.

On peut imaginer plusieurs choses. Peut-être que les éleveurs indo-européens ont pris l’avantage sur les fermiers néolithiques du fait des différents facteurs que l’on a cité dans cet épisode : un environnement plus humide qui a pu favoriser les prairies donc l’élevage ; l’invention des chariots rendant l’économie transhumante plus pratique ; la peste qui aurait décimé et affaibli les populations de fermiers ; la violence militaire des Indo-Européens et les vols commis par les guerriers lors des raids. Chacun de ces facteurs a pu jouer un rôle. Plus démunis, les locaux se seraient alors tournés vers des chefs indo-européens.

Ou alors, il y avait quelque chose dans la culture indo-européenne qui attirait particulièrement ses voisins. Pour citer David Anthony, « les sociétés des steppes avaient élaboré un véritable théâtre politique autour de leurs funérailles — et sans doute aussi lors d’occasions publiques plus réjouissantes. Le proto-indo-européen possédait un vocabulaire relatif au don et à la réception de dons, interprété comme renvoyant à des festins destinés à construire le prestige et à exhiber la richesse. La performance publique de poèmes d’éloge, les sacrifices d’animaux, ainsi que la distribution de viande et d’hydromel constituaient des éléments centraux de cette mise en scène. »  Il existe « un type particulier de chant appelé « l’éloge du don » dans les traditions védique, grecque, celtique et germanique — et donc, presque certainement, dans le proto-indo-européen tardif. Les poèmes d’éloge proclamaient la générosité d’un patron et énuméraient ses dons. Ces performances étaient à la fois des proclamations identitaires et des événements de recrutement. » Fin de la citation. (Anthony, 2007, p. 340‑343) Les fins connaisseurs de la poésie scaldique auront peut-être reconnu un type de poème bien connu en Scandinavie à l’époque viking, la drápa. L’une des plus connues est la Ragnarsdrápa, dans lequel le célèbre scalde Bragi l’Ancien décrit les scènes représentées sur le bouclier qui lui a été donné par, a priori, le légendaire Ragnarr Loðbrók. Toujours dans les bons coups, celui-là.

Tout cela a contribué à renforcer le prestige des chefs indo-européens et que ça soit par nécessité, par admiration ou par intérêt, de nombreux fermiers néolithiques ont dû se tourner vers ces chefs venus des steppes pour s’intégrer à leur culture. Nous en avons déjà parlé, les Indo-Européens avaient une organisation patron-client, dans laquelle des étrangers au groupe pouvait s’intégrer en tant que client et bénéficier de droits, de protection et d’aide, en contrepartie de biens ou de service. Chez les Indo-Européens, se mettre sous l’égide d’un chef étranger n’était pas perçu comme humiliant, mais faisait partie de la culture. Cette relation entre le chef et ses clients était protégée et légitimée par tout un système de croyance ancien, véhiculé par le vocabulaire proto-indo-européen. Une croyance dans le caractère sacré des contrats verbaux scellés par un serment et par l’obligation des patrons de protéger leurs clients en échange de loyauté et de service. Pour eux, cela reflétait la même obligation qu’ont les dieux de protéger les humains en échange de leur loyauté.

Un autre aspect de la culture indo-européenne qui a pu contribuer à sa diffusion est le système d’hospitalité, que nous avons déjà présenté dans un autre épisode. Dans la steppe, territoire immense dans lequel ils vivaient en nomade, les Yamnayas ont sacralisé l’hospitalité et l’obligation mutuelle de l’hôte et de l’invité. La linguistique montre qu’ils ont conservé ce système dans leur migration. Restés partiellement nomades, les Indo-Européens de la culture hybride de la céramique cordée, avaient pour intérêt d’élargir leur réseau d’hospitalité, et pourquoi pas avec les groupes de fermiers locaux. Ce système a pu faciliter l’intégration de personnes de cultures différentes dans des tribus indo-européennes.

Tous ces facteurs : la violence, le climat, les innovations technologiques, la diffusion de la peste, la culture indo-européenne… Tous ces facteurs ont pu favoriser l’expansion des éleveurs des steppes vers l’Europe et expliquent ce remplacement culturel. Cependant, ils n’expliquent pas pourquoi cette migration a été si masculine, avec trois hommes pour une femme. À moins que… Peut-être que, comme c’étaient des hommes, ils étaient perdus quelque part dans les steppes, ils ont refusé de demander leur chemin… et ils ont continué tout droit pendant deux mille kilomètres.

Synthèse : la diffusion indo-européenne en Europe centrale

Mais plus sérieusement, que conclure ? Pourquoi la culture des steppes a remplacé la culture fermière européenne ?

C’est un ensemble de facteurs. D’un côté, la population néolithique eu Europe était en déclin, que l’on observe notamment via la reforestation. Ce déclin a pu être causé par un climat moins favorable ou par la propagation de la peste dans des lieux densément peuplés. C’est dans ce contexte que sont arrivés les éleveurs des steppes. Mais pas dans le cadre d’une invasion organisée ou d’une opération militaire coordonnée. Ce qui s’est probablement passé, c’est qu’une succession de tribus de la steppe pontique se sont détachées de leurs clans d’origine pour se déplacer vers des régions intéressantes.  Intéressantes pour y trouver des pâturages pour leurs larges troupeaux qui évoluent dans des climats favorables et productifs. Mais des régions intéressantes également pour y recruter de nouveaux clients et élargir leur influence. (Anthony, 2007, p. 369‑370) Car il y avait peut-être un peu trop de concurrence dans les steppes.

Une fois arrivé dans ces nouveaux territoires, ces chefs ont pu utiliser la boîte à outil indo-européenne à leur disposition pour imposer leur pouvoir. Cela pouvait être la violence et le vol via le mannerbunde, mais également le prestige, le pouvoir et la richesse qu’ils pouvaient étaler lors de festins dans lequel il était fait l’éloge de leur générosité envers ceux qui leur sont fidèles. Ainsi, ils recrutaient des locaux dans une relation patron-client. Des locaux qui s’y retrouvaient économiquement et culturellement. En se mêlant aux Indo-Européens, ils s’intègrent à une culture qui semble leur promettre un meilleur présent et un meilleur avenir. Naissent alors de nouvelles cultures hybrides en Europe. Des cultures qui sont génétiquement issues des deux populations mais qui culturellement et linguistiquement sont indo-européennes.

La culture de la céramique cordée

Avant de clôturer cet épisode, disons quelques mots sur cette culture de la céramique cordée qui va jouer un rôle clé dans nos prochains épisodes et dans l’histoire de la Scandinavie.

La culture de la céramique cordée est une culture hybride, avec 25% d’ancêtres parmi les fermiers de la culture des amphores globulaires et 75% d’ancêtres parmi les éleveurs des steppes, Yamnaya ou d’une culture très proche génétiquement. Leur langue est indo-européenne, c’est l’ancêtre des langues germaniques et probablement des langues balto-slaves. (Anthony, 2007, p. 367; Kristiansen et al., 2017; Olsen et al., 2019, p. 25)

La culture de la céramique cordée regroupe des traits culturels des fermiers néolithiques et des pasteurs des steppes. Les individus ont une base sédentaire, avec des habitations fixes et des champs cultivés à la mode néolithique  (Peška et al., 2021, p. 195), mais ils se déplacent régulièrement avec leurs troupeaux et leurs wagons à la mode éleveur des steppes. (Kristiansen et al., 2017) On peut parler d’une économie semi-nomade ou encore d’une économie transhumante.

Ils sont nommés par leur poterie caractéristique, de la céramique avec des empreintes de corde. Les éleveurs des steppes étant très peu portés sur la céramique, l’art de la poterie a très probablement été amené par les femmes de la culture des amphores globulaires qui ont fondé des familles avec des hommes des steppes, autour des Carpates. On retrouve ces poteries dans la quasi-totalité des tombes de la culture de la céramique cordée, tombes qui sont principalement individuelles. Ces tombes sont très genrées, avec les femmes qui sont placées sur leur côté gauche et les hommes sur leur côté droit. Notons également que les femmes comme les hommes étaient placés face au Sud. (Haak et al., 2023) Tous ces détails avaient de l’importance pour ces personnes et surtout, elles avaient un sens, qui est malheureusement perdu aujourd’hui. Peut-être face au Sud car c’était de là que leurs ancêtres avaient migrés ? Dans ces tombes, les hommes étaient accompagnés d’un symbole guerrier, la hache de bataille. Ces tombes se situaient dans des tumulus, alignés les uns avec les autres (Kristiansen et al., 2017), et différents de ceux construits au néolithique avant la mode des mégalithes, mais également différents des kourganes typiques des Yamnayas des steppes.

La culture de la céramique cordée est étendue sur une vaste zone géographique en Europe centrale et du Nord, allant du Rhin à l’ouest de la Russie. (Haak et al., 2023) Et nous arrivons au moment de notre narration, où certains groupes de cette culture de la céramique cordée lorgnent plus au Nord, dans un territoire que nous appelons aujourd’hui la Scandinavie… [musique de suspense]

Aujourd’hui, j’ai beaucoup fait référence à des épisodes précédents, car cet épisode était une forme de synthèse. Grâce à tout ce que nous avons vus sur les fermiers néolithiques et sur les Indo-Européens, nous avons une compréhension plus fine de ces cultures, qui nous permettent d’aborder les différents facteurs de la migration indo-européenne, sans la survoler et rentrer dans des raisonnements simplistes.

J’espère que cet épisode vous a plu, peut-être qu’il vous a donné envie de vous repencher dans des épisodes précédents ! Dans le prochain épisode, nous reviendrons ENFIN en Scandinavie. Les Indo-Européens de la culture de la céramique cordée mettent le cap vers le Nord, comment va se passer la cohabitation avec les fermiers de la culture des vases à entonnoir et les chasseurs de phoque de la culture de la céramique perforée ? Vont-ils se balancer des vases sur la tête ?

Si le podcast vous plaît, n’hésitez pas à suivre La Dent Bleue sur les réseaux sociaux. Le podcast est sur Instagram et Facebook, mais également WhatsApp et Youtube. Tous les liens sont dans la description ! Une semaine environ après la sortie de l’épisode, je publie une petite question quizz sur les réseaux pour voir si vous avez bien suivi, la même que sur Spotify d’ailleurs, juste en-dessous de l’épisode pour ceux qui écoutent sur cette plateforme, n’hésitez pas à regarder !

C’était Maxime Courtoison pour le podcast La Dent Bleue, l’histoire des vikings. Merci pour votre écoute et à bientôt !

Bibliographie complète

Sources principales

  • Anthony, D. W. (2007). The Horse, the wheel and language: How bronze-age riders from the eurasian steppes shaped the modern world. Princeton University Press.
  • Furholt, M. (2021). Resisting the ‘violence-inequality complex’ A new model for third millennium BC mobility in Europe. In V. Heyd, G. Kulcsár, & B. Preda-Balanica (Dir.), Yamnaya Interactions: Proceedings of the International Workshop held in Helsinki, 25-26 April 2019 (Vol. 44, p. 57‑83). Archaeolingua.
  • Kristiansen, K. et al. Re-theorising mobility and the formation of culture and language among the Corded Ware Culture in Europe. Antiquity, 91(356), 334‑347.

Sources secondaires

Crédits

Les familles de langues indo-européennes : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Indo-European_branches_map.png
Hayden120, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

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