4 – Pêcheur-cueilleur scandinave : une bonne situation ?

Photo de l’épisode aimablement fournie par le Stone Age Center Ertebølle.

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La Dent Bleue – L’histoire des vikings
La Dent Bleue – L’histoire des vikings

Bienvenue à bord !
Dans le podcast La Dent Bleue – L’histoire des vikings, Maxime Courtoison vous guide à travers les mers et les fleuves européens pour vous faire vivre l’histoire des vikings. L’émission est une narration orale et chronologique de l’histoire des vikings, des premiers peuplements de Scandinavie jusqu’à la dernière expédition viking, accompagnée de connaissances sur la mythologie nordique, la culture et les légendes de la Scandinavie ancienne.

4 – Pêcheur-cueilleur scandinave, une bonne situation ?
byMaxime Courtoison

Dans cet épisode, plongez-vous dans la Scandinavie au mésolithique ! Explorez les mouvements de population et les changements du climat préhistorique, grâce aux avancées de l’archéologie et de la génétique. Plongez dans la vie des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs scandinaves et découvrez pourquoi leur situation était loin d’être aussi précaire qu’on pourrait le penser.

Retrouvez ici script complet, cartes, sources et crédits musicaux :
https://ladentbleue.fr/mesolithique-scandinavie-histoire

Image de couverture : Stone Age Center Ertebølle

Bonjour. C’est Maxime Courtoison. Bienvenue sur le podcast “La Dent Bleue, l’histoire des vikings”. Épisode 4 : “Pêcheur-cueilleur scandinave, une bonne situation ?”

Ce podcast est un voyage dans le temps pour explorer l’histoire des vikings. Cette émission est chronologique et vous la comprendrez mieux en écoutant les épisodes dans l’ordre, à partir du premier. Nous commençons notre histoire bien avant la période viking, afin de comprendre les mécanismes et événements qui ont fait prendre la mer à des milliers de Scandinaves en soif de richesses et de prestige.

Dans cet épisode, nous allons raconter l’histoire de la Scandinavie au mésolithique, c’est-à-dire de -9 700 à -4 000. Mais tout d’abord, je vous propose un bref rappel de la situation à la fin de l’épisode 2.

La transition paléolithique – mésolithique en Scandinavie

Petit à petit, les températures remontent depuis le dernier maximum glaciaire, ce qui fait évoluer la faune et la flore scandinave. On peut imaginer des bandes d’écosystèmes qui glissent progressivement vers le nord : d’abord la calotte glaciaire, puis de la terre à nue, puis de la toundra composée d’herbes et de bouleaux nains et habités par de grands troupeaux de rennes, puis des forêts de bouleau et de pin abritant des élans, des cerfs et des chevreuils. Ces changements représentent un défi de taille pour nos chasseurs-cueilleurs qui doivent adapter leur comportement à un nouvel environnement.

Au Danemark, les humains de la culture Ahrensburg issue du froid vivaient de la chasse au gros gibier comme le renne. Les troupeaux de ces derniers étant partis plus au nord, il faut se réinventer, ce qui donne naissance à la culture Maglemose. On n’a pas de réponse définitive sur l’origine des humains de cette culture, qui diffère fortement des Ahrensburg par leurs outils en pierre. Comme les autres cultures du mésolithique, elle est caractérisée par la technologie microlithique, c’est-à-dire de petits outils de pierre installés au bout des lances et des flèches permettant une meilleure pénétration (Nuzhnyj, 1989), tandis que les cultures paléolithiques qui les ont précédés utilisaient des lames plutôt larges. Mais malgré cette rupture technologique importante, une continuité sur la méthode de fabrication des outils en os pousse certains archéologues à penser que les Ahrensburg et les Maglemose pourrait être la même population qui a seulement fait évoluer ses outils en pierre (David et al., 2022). Comme les Ahrensburg qui les ont précédés, les Maglemose sont présents de l’Angleterre à la Pologne. Il est probable qu’ils vivaient également sur les côtes danoises de l’époque ainsi que dans le Doggerland, ce territoire occupant le fond asséché de la mer du Nord, mais ces éventuelles installations ont été depuis recouvertes par la mer et n’ont pas encore livré leurs secrets (Douglas Price, 2015, p. 70). Du fait de la montée des eaux de cette époque, nous n’avons donc malheureusement que peu d’informations sur le mode de vie des Maglemose (Astrup, 2020).

Dans le nord de la Scandinavie, cependant, le rebond post-glaciaire a été plus fort que la montée des eaux et les sites côtiers de l’époque nous permettent de retracer la riche histoire de la colonisation de ces territoires reculés. Dans l’épisode 2, nous avons suivi la colonisation de la Scandinavie par les cultures issues des Ahrensburg : Danemark, sud de la Suède, puis sud de la Norvège. À cette époque, la calotte glaciaire occupe la majorité de l’intérieur des terres suédoises et norvégiennes. Mais le long des côtes norvégiennes et finlandaises, la glace s’est déjà retirée. De nouvelles colonies se créent toujours plus au nord et vers -9500, les humains venus du sud atteignent l’extrême-nord de la Norvège, y créant la culture Komsa (Douglas Price, 2015, p. 52).

Les origines des chasseurs-cueilleurs scandinaves : Sud-Ouest et Nord-Est

Mais le peuplement du Nord ne vient pas que du Sud, car deux siècles plus tard, les Komsa sont rejoints par des groupes humains venus du Nord-Est qui s’installent également dans la région (Manninen et al., 2021). Ces deux populations diffèrent génétiquement. La population venue du Sud est génétiquement similaire aux autres chasseurs-cueilleurs de l’Ouest de l’Europe. Ils sont tous issus des Épigravettiens qui avaient trouvé refuge en Italie lors du dernier maximum glaciaire. Les groupes humains venus du Nord-Est appartiennent eux à une population occupant les territoires européens situés à l’est d’une ligne de démarcation allant de la mer Noire à la mer Baltique. Ces chasseurs-cueilleurs de l’Est sont principalement issus de populations de Sibérie (Allentoft, Sikora, Refoyo-Martínez, et al., 2024) (Mittnik et al., 2018) (Günther et al., 2018) (Posth et al., 2023). D’après des études génétiques récentes (Hanel & Carlberg, 2020), les chasseurs cueilleurs occidentaux ont la peau foncée, les cheveux foncés et les yeux bleus tandis que les chasseurs cueilleurs orientaux ont une peau allant du clair à l’intermédiaire, des yeux de couleurs variables et parfois des cheveux blonds. Ces mutations que sont les yeux bleus, la peau plus claire et les cheveux blonds sont intervenues sur certains groupes humains à divers moments qui ont suivis la sortie d’Afrique des homos sapiens installés en Eurasie.

Les archéologues ont également noté des différences culturelles entre ces deux groupes humains, la principale étant la technique de taille de pierre. Les groupes venus du Sud utilisent la percussion, tandis que les groupes venus du Nord-Est taillent par pression, (Manninen et al., 2021). La taille par percussion, utilisée par les groupes du Sud, c’est quand on frappe un bloc de silex avec un galet pour y faire des éclats. La taille par pression utilisée par les groupes du Nord-Est est pratiquée en appuyant fortement sur le bloc avec du bois de renne (Monnier, 1986, p. 9). Grâce aux conclusions communes de l’archéologie et de l’archéogénétique (Kashuba et al., 2019), nous pouvons retracer le chemin pris par ces chasseurs-cueilleurs occidentaux et orientaux en suivant leurs outils en pierre et leurs gènes à travers le temps et l’espace. Vers -9 300 donc, des premiers chasseurs-cueilleurs orientaux venus du Nord-Ouest de la Russie en longeant la côte nord de la Carélie s’installent au Finnmark, dans l’Extrême-Nord de la Norvège. Ils démarrent ainsi une période de cohabitation avec ceux de la culture Komsa, arrivés du Sud environ deux siècles plus tôt.

La déglaciation change le paysage scandinave

À la même époque plus au sud, du fait de la montée des eaux, une connexion se crée en Suède entre le lac proglaciaire baltique, qui est l’ancêtre de la mer Baltique, et la mer du Nord. Le lac proglaciaire baltique, plus haut, se vide progressivement de 25 mètres pour s’ajuster, ce qui est considérable. Par cette connexion à la mer du Nord, l’eau devient saumâtre, c’est-à-dire un mélange entre eau douce venue des glaciers et eau salée venue de l’Océan. N’étant plus un lac car connectée à l’Océan, le nom qu’on lui donne maintenant est “mer de Yoldia” (Douglas Price, 2015, p. 17). Mais ne nous y attachons pas trop car elle n’a existé que 900 ans, ce qui représente quand même 36 générations pour nos humains de l’âge de pierre, mais seulement quelques minutes dans notre épisode.

Dans les siècles qui suivent, alors que la calotte glaciaire se retire au rythme soutenu de 50 kilomètres par siècle (Douglas Price, 2015, p. 15‑16), la Finlande est colonisée par un groupe humain venu de l’Est utilisant des outils en quartz, un matériau local plus approprié à la fabrication des outils que la pierre de la région (Manninen et al., 2021). En suivant le retrait de la calotte glaciaire, ces groupes humains s’installent progressivement dans le nord de la Suède. Il est également possible que vers -8 500, des chasseurs-cueilleurs orientaux venus des pays baltes ou de Finlande aient traversé par bateau la mer de Yoldia jusque dans le Sud-Est de la Suède, car des outils taillés par pression y ont été retrouvés, sans qu’il soit encore possible d’accéder à cette région par voie terrestre du fait de la présence de la calotte glaciaire (Manninen et al., 2021).

Les chasseurs-cueilleurs scandinaves : naissance et essor d’une nouvelle population

Vers -8 400, le rebond post-glaciaire a tellement fait monter la terre en Suède que la connexion entre la mer de Yoldia et la mer du Nord finit par se couper. Notre calotte glaciaire, elle, n’en finit pas de fondre et de fournir de l’eau douce. La mer de Yoldia redevient donc un lac d’eau douce appelé lac Ancylus (Douglas Price, 2015, p. 18). C’est également une époque charnière pour le peuplement de la Scandinavie. Après un millénaire de cohabitation au Finnmark, dans l’extrême-nord de la Norvège, les deux populations – chasseurs-cueilleurs de l’Ouest et de l’Est – semblent s’être mélangées et l’on retrouve sur les mêmes sites des outils en pierre réalisés dans les deux technologies caractéristiques. Cette nouvelle population fusionnée démarre ensuite une migration de plusieurs siècles vers le sud, le long des côtes norvégiennes. Ils atteignent le sud de la Norvège, puis l’ouest de la Suède, en apportant leur technologie de taille de pierre par pression (Manninen et al., 2021) et leurs gènes orientaux. Ils semblent se mélanger avec les populations locales, pour créer en Norvège et en Suède une population diversifiée, fusion des chasseurs cueilleurs occidentaux et orientaux, que les archéo-généticiens appellent les chasseurs-cueilleurs scandinaves (Günther et al., 2018) (Mittnik et al., 2018). D’après leur ADN, leur couleur de peau varie de claire à intermédiaire, leurs yeux sont principalement bleus et la couleur de leurs cheveux varie du blond au brun (Hanel & Carlberg, 2020). Alors qu’au Danemark, la population du mésolithique est entièrement issue de chasseurs-cueilleurs occidentaux, la population en Suède et en Norvège est un mélange des deux origines dont les proportions varient géographiquement en suivant la route migratoire de la côte norvégienne. Globalement, plus les individus retrouvés sont proches du Danemark, plus ils ont des origines de chasseurs-cueilleurs de l’Ouest et plus ceux-ci sont proches du nord de la Norvège en passant par les côtes, plus ils ont des origines sibériennes (Günther et al., 2018) (Allentoft, Sikora, Refoyo-Martínez, et al., 2024). Si vous voulez vous faire une image du physique des chasseurs-cueilleurs scandinaves, vous pourrez retrouver ci-dessous des liens vers les reconstitutions de trois individus à partir de leurs os et de leur ADN.

Modes de vie : nomades des terres, sédentaires des côtes

Dans les millénaires qui suivent, avec le repli de la calotte glaciaire, les humains continuent de coloniser toute la Scandinavie. Des cultures régionales de chasseurs-cueilleurs se développent sur le territoire, avec certaines spécificités, mais un schéma général se dégage, qui pourrait être caractéristique du mésolithique en Europe. Alors que dans l’intérieur des terres, les groupes humains continuent à vivre de façon nomade, se déplaçant au fil des saisons et des années ; certains groupes s’installent de façon permanente sur des sites côtiers de taille importante et proposant des ressources abondantes.

Une technique scientifique appelée l’analyse des isotopes stables permet d’étudier les habitudes alimentaires d’un individu et de déterminer l’endroit dans lequel cette personne a grandi ou vécu les dernières années de sa vie (Demeter, 2016). L’analyse isotopique permet notamment de déterminer si le régime alimentaire de l’individu était plutôt terrestre ou plutôt marin. Grâce à ces analyses, on constate que les humains des sites côtiers se nourrissent principalement de nourriture marine, mais que dans certains cas, la nourriture terrestre faisait également partie de leur régime alimentaire. Dans d’autre cas, on retrouve dans une même région et à une même époque une forte distinction entre groupes de l’intérieur nourris d’animaux et de végétaux terrestres et groupes côtiers nourris par la mer. Dans ces sites côtiers, surtout en Norvège où les eaux sont à certains endroits plus profondes, de gros animaux marins sont chassés, comme les marsouins, les phoques et les dauphins. On a même retrouvé la carcasse d’une baleine bleue d’environ 30 mètres et 150 tonnes, mais on ne sait pas si ce fut le fruit d’une chasse ou si celle-ci s’est échouée sur la plage (Douglas Price, 2015, p. 68‑90).

La période atlantique : optimum climatique

Vers -7000, la remontée post-glaciaire des températures se stabilise. D’après des études environnementales sur le climat passé, un maximum climatique appelé période atlantique s’est produit entre -7000 et -4000, et a été suivi par un léger refroidissement (Sporrong, 2008, p. 32). Mais des études récentes ont des conclusions différentes, remettant en cause un refroidissement après la période atlantique et considérant plutôt une stabilisation voire une légère augmentation de 0,5°C des températures mondiales entre -7000 et l’époque moderne (Osman et al., 2021). Ces dernières études ne font cependant pas complètement consensus. Il faut noter que les sciences environnementales, particulièrement importantes en ce moment pour comprendre notre présent et notre futur proche, progressent continuellement et que notre connaissance du climat passé s’affine au gré des recherches. On peut cependant retenir qu’à partir de – 7 000, les températures sont globalement devenues assez proches des températures modernes.

Alors que le peuplement de la Scandinavie s’est globalement stabilisé, le paysage, lui, continue de changer du fait des températures plus élevées. Dans l’intérieur des terres, la fonte s’accélère et les nouveaux territoires apparaissant sont investis par la toundra et les rennes, puis par les bouleaux, les pins et autres chevreuils, puis par les chasseurs-cueilleurs. Au sud de la Scandinavie, le bouleau et le pin qui dominaient jadis s’installent plus au nord, remplacés par l’orme, le chêne, l’aulne, le tilleul, le noisetier et le frêne, au sein de vastes et denses forêts mixtes de feuillus (Douglas Price, 2015, p. 18‑20).

L’accélération de la fonte de la calotte glaciaire va de pair avec l’accélération de la montée des eaux qui atteint 3 centimètres par an. À titre de comparaison, il était de 3,7 millimètres par an entre 2006 et 2018 (Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC), 2023). On ne peut qu’imaginer les inquiétudes des pêcheurs-cueilleurs installés dans le sud de la Scandinavie qui voyaient génération après génération les eaux gagner du terrain sur leurs terres. Depuis plusieurs millénaires, le Danemark et la Suède sont connectés par voie terrestre, mais cette connexion va se terminer car vers -6 500, le niveau de la mer du Nord est tellement monté qu’il va passer par-dessus bord et qu’une connexion va s’ouvrir avec le lac Ancylus par l’Øresund et le Grand Belt, qui sont les détroits à l’est et à l’ouest de l’île de Sealand. Le Danemark et la Suède sont définitivement séparés. Le niveau de la mer du Nord et de la future mer Baltique s’équilibre, l’eau redevient saumâtre et c’en est donc fini du lac Ancylus qui se fera appeler successivement la mer à Mastogloia, puis la mer à Littorines et enfin la mer Baltique (Douglas Price, 2015, p. 18) (Sporrong, 2008, p. 31).

Et vous vous demandez peut-être – en tout cas je me suis demandé – d’où sortent ces noms : Yoldia, Ancylus, Mastogloia, Littorines. Et bien ce sont les noms de mollusques et de bigorneaux que l’on a retrouvés dans les sédiments de ces différentes phases de la proto-mer Baltique. Pour le nom de la mer Baltique cependant, c’est beaucoup plus compliqué car le nom apparaît au XIème siècle et il y a plusieurs hypothèses sur l’étymologie. Nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler plus tard.

Quelques siècles plus tard, la montée des eaux continue de réduire l’espace terrestre et le Doggerland est définitivement submergé suite à un tsunami dans la mer du Nord. La connexion de la Grande-Bretagne au continent est elle aussi coupée. Enfin, vers -4 000, la montée des eaux ralentit et les côtes du sud de la Scandinavie sont dessinées proches de celles que l’on connaît aujourd’hui, morcelées et avec de nombreux archipels. Dans le nord, du fait du rebond post-glaciaire, elles continuent encore de changer avec l’apparition de nouveaux rivages et de nouvelles îles dans le nord de la mer Baltique.

Continuité de la population de chasseurs-cueilleurs au Danemark

Pendant cette période, les habitants du Danemark ont fait évoluer leurs outils et on distingue trois cultures archéologiques différentes : d’abord Maglemose de -9 800 à -6 400, puis Kongemose jusqu’à -5 400, et enfin Ertebølle. Bien que différenciée par des ruptures technologiques, une étude de 2024 montre une grande homogénéité génétique en 4500 ans et donc qu’il n’y aurait pas eu de remplacement de population, ce qui confirme les théories de certains archéologues (Allentoft, Sikora, Fischer, et al., 2024). Les outils ont changé, mais pas les populations. La culture Ertebølle est présente au Danemark et dans le sud de la Suède jusqu’en -4 000, siècle qui va marquer un tournant dramatique pour la population de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs de Scandinavie.

Immersion dans la culture Ertebølle !

Mais avant de découvrir ces événements, je vous propose de faire une pause dans la narration historique et d’essayer de s’imprégner de cette époque qui précède le grand bouleversement. À partir des données archéologiques, nous allons essayer de nous mettre dans la peau d’une personne de la culture Ertebølle, vivant dans un village côtier danois, un peu avant -4 000 (Douglas Price, 2015, p. 75‑77, 90‑94).

Vous habitez ce village depuis que vous êtes nés, tout comme vos parents et grands-parents. Des dizaines de familles vivent ici depuis plusieurs siècles et le village s’étend le long de la côte sur plusieurs centaines de mètres de long. Idéalement situés, vous n’avez pas de raison de déménager tant les ressources sont abondantes. C’est d’ailleurs pour vous et votre famille le moment d’aller chercher à manger pour la journée. Vous vous séparez les tâches. De votre côté, vous sortez les pièges à poissons et les harpons et vous partez à la pêche. Pendant ce temps, certains collectent des huîtres, des moules, des palourdes et des bigorneaux sur la plage tandis que d’autres partent cueillir dans la forêt.

La pêche a été bonne, vous avez capturé des morues et des anguilles ! Vos voisins, qui possèdent une pirogue, rentrent avec un vrai festin : dauphins, requins et phoques. Vous vous dites qu’un jour, vous aussi, vous construirez une pirogue.

Vous rentrez chez vous et vous vous lancez dans la cuisson du repas. Avec des champignons séchés, vous allumez un feu et faites cuire votre récolte matinale dans les poteries en céramique (Philippsen & Meadows, 2014, p. 16) que vous avez fabriquées le mois dernier avec de l’argile locale (Papakosta et al., 2020). Ceux de la forêt reviennent avec les sacs pleins : racines, noix, framboises, fraises, noisettes, glands, betteraves, céréales sauvages… Vous vous régalez des fruits tout en pilonnant dans des poteries certains des végétaux (Povlsen, 2013, p. 159) pour les ajouter au plat. Ce dont vous n’avez pas besoin, comme les coquilles d’huîtres, vous le jetez dans une vaste décharge qui s’empile depuis des siècles à côté du village. Vous ne le savez pas, mais ce sera une mine d’or pour les archéologues qui, dans 6 000 ans, chercheront à comprendre votre mode de vie.

Après le repas partagé en famille, vous stockez le surplus dans les poteries et vous vous lancez dans la fabrication de nouveaux outils pour remplacer ceux qui sont usés. Il y a quelques jours, vous avez fait une longue sortie en forêt pour récolter du bois. Vous aviez minutieusement choisi les essences d’arbres qui vous intéressaient. Vous connaissez les propriétés de chacune d’entre elles et chaque arbre est utilisé pour un usage spécifique. Les arcs sont en orme, les pièges à poissons en brindilles d’aulne et de saule et les harpons en tiges de noisetiers auxquelles vous attachez des branches épineuses. Vous utilisez des fibres végétales de tilleul et d’ortie pour tresser des filets de pêche et des vêtements. Pour votre habitation, les piquets sont en bois de tilleul et le revêtement de sol en écorce. Vous avez déjà fabriqué des rames en frênes, en attendant de trouver le tilleul idéal dont le tronc constituera votre future pirogue.

Le bois est essentiel, mais vous fabriquez également de nombreux outils en pierre et en matière animale. Avec du silex, vous confectionnez des pointes de lances et de flèches, des haches, des burins et des scies. Avec des os de cerfs, vous confectionnez des hameçons et des pointes de lances pour la pêche. Quant aux bois de cerfs, vous vous en servez pour fabriquer des haches lourdes que vous ornez parfois de gravures. De temps en temps, vous trouez des canines animales pour vous fabriquer un pendentif.

Ces ressources animales, vous les obtenez par la chasse. Car si la pêche agrémentée de cueillette forme l’essentiel de votre régime alimentaire, vous appréciez également la viande et il serait dommage de se priver des opportunités qu’offre la forêt voisine : cerfs, chevreuils, chevaux sauvages, canards, oies… Votre alimentation est riche et diversifiée. Dans le passé, on raconte que vos ancêtres abattaient des aurochs, un ancêtre des vaches éteint depuis plusieurs siècles dans votre région. De temps en temps, vous partez chasser du gibier à la journée, mais il vous arrive également de partir pour des périodes plus longues. Pendant l’été, vous montez alors un camp à côté d’un lac autour duquel vous pouvez à la fois chasser et pêcher. Ou alors un petit campement en forêt autour duquel vous installez des pièges pour des animaux à fourrure : martres, chats sauvages, loutres, renards, putois. Vous ne les chassez pas pour leur viande, mais pour leur fourrure que vous utilisez comme vêtements et ornements.

Le soir, vous vous retrouvez avec votre famille autour d’une petite lampe que vous avez allumée. Une sorte d’assiette creuse ovale en céramique dans laquelle vous faites brûler de la graisse animale et qui éclaire pendant plusieurs heures. Vous évoquez le souvenir d’un membre de la famille décédé il y a quelques mois dans un conflit violent avec un autre groupe. La vie est belle par ici, vous êtes bien nourris et il y a peu de maladie, mais les conflits sont fréquents dans la région et dégénèrent parfois en véritables guerres. Vous honorez les morts et les enterrez dans des cimetières à côté du village, avec du mobilier funéraire personnalisé : les femmes sont souvent accompagnées avec des bijoux en coquillage ou en dents animales ; les hommes plutôt avec des couteaux en silex. 

Puis vous allez vous coucher dans votre hutte et vous vaquez à vos pensées. L’évocation de la mort vous apporte une révélation. Certes, vous connaissez des gens qui sont décédés à 50 ou 60 ans, mais en moyenne la mort emporte les vôtres vers 35 ans (Siiriäinen, 2008, p. 47). Il ne faut pas différer vos rêves plus longtemps. Demain, vous irez abattre un gros tilleul et vous démarrerez la construction d’une pirogue. Comme tant d’autres avant vous, vous voguerez sur l’eau et maîtriserez l’élément aquatique si important dans votre vie.

Et voilà pour cette petite mise en situation dans un individu côtier de la culture Ertebølle ! J’espère que vous avez apprécié écouter ce passage autant qu’il m’a plu de l’écrire. J’apporte juste quelques petites précisions. Le personnage décrit est fictif et ses pensées, ses rêves et le planning de sa journée sont sortis de mon imagination. Cependant, pour tout le reste – son régime alimentaire, ses outils, ses utilisations de la poterie, ses coutumes funéraires, la fréquence des morts violentes, etc., il s’agit rigoureusement de données archéologiques et rien n’a été inventé. L’analyse des tombes nous apportent de nombreuses informations. Le matériel funéraire est peu différencié, ce qui nous amène à penser que ces sociétés mésolithiques étaient plutôt égalitaires. Mais on retrouve de nombreuses traces de violence, qui sont peut-être les conséquences d’une pression démographique autour des meilleurs sites côtiers (Siiriäinen, 2008).

Conclusion et remerciements

Maintenant, nous connaissons mieux le mode de vie des Scandinaves au moment de notre histoire, peu avant -4 000. Mais la vie de nos pêcheurs-chasseurs-cueilleurs va dramatiquement changer avec l’arrivée de l’agriculture venue du Sud… Nous découvrirons ces événements dans le prochain épisode de La Dent Bleue, l’histoire des vikings.

Les deux premiers épisodes d’Histoire nous ont fait couvrir en avance rapide 9 000 ans de l’histoire de la Scandinavie. Vous avez dû remarquer que nous avons beaucoup parlé de changements de paysages liés à la géologie et aux phénomènes naturels. Ce n’est pas forcément ce qui est le plus fun au premier abord, mais c’était hyper important de les raconter en parallèle de l’histoire humaine. Car en Scandinavie au paléolithique et au mésolithique, ce sont les changements de paysages qui ont influencé les migrations humaines et les changements de mode de vie. À partir du néolithique, dans l’épisode précédent, nous verrons que ce rapport va s’inverser. Ce sont les humains qui modifieront le paysage et plus le contraire.

Merci beaucoup pour votre écoute ! À l’heure où j’enregistre, le podcast a été écouté 1800 fois, ce qui est vraiment cool au bout de deux mois. Merci aussi pour tous vos retours positifs, sur les réseaux sociaux, sur Spotify, Apple Podcasts, en message privé… Je les lis tous et c’est super encourageant !

C’était Maxime Courtoison pour le podcast La Dent Bleue, l’histoire des vikings. À bientôt !

Bibliographie complète

Sources principales :

Sources supplémentaires :

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  • Allentoft, M. E., Sikora, M., Refoyo-Martínez, A. et al. (2024). Population genomics of post-glacial western Eurasia. Nature, 625(7994), 301‑311. https://doi.org/10.1038/s41586-023-06865-0
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  • Sporrong, U. (2008). The Scandinavian landscape and its resources. In K. Helle (Éd.), The Cambridge History of Scandinavia Volume I Prehistory to 1520: Vol. I (p. 15‑42). Cambridge University Press.

Crédits

Musique de générique : « Heavy Interlude » de Kevin MacLeod. ( http://incompetech.com/music/royalty-free/index.html?isrc=USUAN1100515 ). Licence Creative Commons Attribution 4.0.

Autres musiques et effets sonores :

  • Monologue d’Otis le scribe (courte citation) : Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002), Alain Chabat, Edouard Baer.
  • Effets sonores : Pixabay.

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