17 – Les Indo-Européens débarquent en Scandinavie

Bienvenue dans Wrestlemania -2800 ! Nous commençons par le combat pour remporter la ceinture de champion du Sud de la Scandinavie !

Dans le coin gauche : le champion en titre, une culture de fermiers apparue de façon explosive en Scandinavie en -4000 qui a remplacé en un siècle les chasseurs-cueilleurs présents sur le territoire pendant 5000 ans ! Après des débuts difficiles pour l’agriculture, ils ont pris la pleine mesure de ce mode de vie hérité de leurs ancêtres d’Anatolie et sont les maîtres du territoire depuis 1200 ans ! Une culture collectiviste qui a démontré sa capacité à construire des structures monumentales ! Armés de leurs haches de bataille, ils sont prêts à en découdre ! Mesdames et messieurs, un tonnerre d’applaudissement pour la culture des vases à entonnoir ! *Clap clap clap*

Dans le coin droit : le challenger, une culture de chasseurs-cueilleurs scandinaves qui a fait un come-back spectaculaire depuis 600 ans ! Alors qu’on les croyait finito, disparus du Sud de la Scandinavie, réfugiés dans le Nord où leurs rivaux n’osent pas s’installer, ils se sont finalement alliés avec des fermiers en difficulté dans le Nord et avec des voisins chasseurs-cueilleurs de Finlande pour former une culture forte qui reprend petit à petit du terrain sur les zones côtières dont certaines zones stratégiques pour l’extraction du silex ! Armés d’arcs et de terribles flèches de guerre, ils veulent reprendre le territoire de leurs ancêtres ! Mesdames et messieurs, un tonnerre d’applaudissement pour la culture de la céramique perforée ! *Clap clap clap*

Vous êtes prêts ? 3. 2. 1 Et c’est… AOUUUUUUUUUUH ! Olala mais qu’est-ce que c’est que ça, qu’est-ce qu’on entend ? Incroyable, un troisième combattant se dirige sur le ring assis sur son chariot tiré par des bœufs ! Accompagné par une troupe de jeunes guerriers surnommée la Jeunesse Noire, une culture d’éleveurs d’Europe centrale, tirant ses racines dans l’hostile steppe pontique, voilà que la culture de la céramique cordée vient se joindre en combat ! Mesdames et messieurs, trois cultures pour un même territoire, quel sera l’issue de cette rencontre ? N’en restera-t-il qu’une seule à la fin ?

Bonjour. C’est Maxime Courtoison. Bienvenue sur le podcast “La Dent Bleue, l’histoire des vikings”. Épisode 17 : “Les Indo-Européens débarquent en Scandinavie“. Ce podcast est un voyage dans le temps pour explorer l’histoire des vikings. Cette émission est chronologique et vous la comprendrez mieux en écoutant les épisodes dans l’ordre, à partir du premier. Nous commençons notre histoire bien avant la période viking, afin de comprendre les mécanismes et événements qui ont fait prendre la mer à des milliers de Scandinaves en soif de richesses et de prestige.

Dans l’introduction de l’épisode, je me suis un peu amusé et avec un peu de chance je vous ai amusé aussi. Mais je suis obligé de ramener un peu de rigueur tout de même. Dans cette intro, j’ai donné des intentions aux cultures matérielles mais c’était pour le spectacle. Bien évidemment, ces individus, les porteurs de ces cultures matérielles n’avaient probablement pas ces ambitions géopolitiques. Les individus de ces populations partageaient certes des traits culturels communs, mais ces populations n’étaient absolument pas des entités politiques comme nos états actuels. Juste un amas de tribus avec des coutumes similaires et liées localement par des traditions communes, des tombes communes et des intérêts communs. Mais bon… Je me suis dit que c’était pas mal pour introduire nos belligérants. Car oui, aujourd’hui, on va un peu parler bagarre. [La bagarre] Pas que, mais bon, pas mal de violence quand même. Allez, c’est parti !

L’arrivée des Indo-Européens en Scandinavie

Arrivée de la culture de la céramique cordée en Scandinavie

Ça y est. Enfin. La Dent Bleue est de retour dans le Nord. Nous avons fait un long détour par les steppes, puis par l’Europe centrale. Nous avions quitté la Scandinavie à la fin de l’épisode 7 et nous y retournons pour l’épisode 17. Mais nous ne revenons pas seul. À nos côtés, des éleveurs indo-européens dont nous avons découverts les origines, les coutumes, les langues, la culture. Des éleveurs des steppes, principalement masculins, qui se sont mélangés aux fermiers, enfin principalement aux fermières, d’Europe de l’Est, formant ainsi une culture hybride, la culture de la céramique cordée. Les fermières ont apporté la céramique, les éleveurs ont conservé leur nomadisme et leur langue et tout ce petit monde a migré vers l’Europe centrale. Certains de ces groupes continuent leur migration plus au Nord et atteignent des régions que nous appelons aujourd’hui Danemark, Suède et Norvège. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils changeraient l’histoire de la Scandinavie à tout jamais.

Comment s’est déroulée cette migration ? Et quelles sont les preuves que nous avons de celle-ci ? Explorons ce qu’en disent la génétique, l’archéologie et la paléopalynologie. [Qu’est-ce qu’il dit ?] Vous verrez.

Ce qu’en disent la génétique et l’archéologie

Après avoir raconté l’origin story des Indo-Européens, reprenons la chronologie de la Scandinavie. Mini-résumé en express : -13 000 premiers chasseurs-cueilleurs qui vont et viennent en Scandinavie avant d’investir tout le territoire, -4 000 les fermiers investissent le tiers Sud, la culture des vases à entonnoir, -3 400 une nouvelle culture de pêcheurs-cueilleurs apparaît, la culture de la céramique perforée qui regagne du terrain sur les fermiers.

Ancient Scandinavia, T. Douglas Price (2015)

Telle est donc la situation jusqu’en -2 800 environ. À cette période, le sud de la Scandinavie est occupé par deux populations d’origines distinctes. Les fermiers de la culture des vases à entonnoir, dans les terres et sur une partie des côtes, qui reste majoritaire. Et également les pêcheurs-cueilleurs de la culture de la céramique perforée, sur une autre partie des côtes.

-2 800 marque l’arrivée d’une nouvelle population au Danemark. (Iversen, 2019) D’après la paléogénétique et l’archéologie, des groupes d’éleveurs indo-européens de la culture de la céramique cordée, installés autour de l’Allemagne et de la Pologne migrent plus au nord. Très rapidement, ces groupes occupent le centre, l’Ouest et l’Est du Jutland, la partie continentale du Danemark. Mais pas l’Est. Pas encore. Cette arrivée de nouvelles populations correspond également à une transition archéologique, particulièrement visible sur la façon dont les morts sont traités. Fini les sépultures collectives dans des dolmens. On enterre désormais ses morts individuellement, sous des tumuli, des monts funéraires. Les archéologues utiliseront cette particularité pour nommer cette nouvelle culture : la culture des tombes individuelles. Oui, un nom original comme toujours ! La culture des tombes individuelles fait plus généralement partie du complexe de la culture de la céramique cordée, lui-même issu des Yamnayas des steppes. Bref, tout ce petit monde, ce sont des Indo-Européens, mais avec des cultures locales. (Allentoft et al., 2024) La génétique révèle que ce changement de population a été massif. Parmi les individus présents au Danemark pendant la période tombes individuelles, la proportion d’ancêtres locaux, l’origine fermiers scandinaves, ne représente qu’entre 3 et 18%. Le reste de leurs ancêtres, environ 90%, correspond à la signature de la culture de la céramique cordée, composée principalement d’origine steppique et aussi de fermiers d’Europe de l’Est. La génétique révèle également une augmentation de la taille moyenne, ce qui est cohérent avec la taille plus élevée des populations des steppes. (Allentoft et al., 2024)

Vers-2 600, soit deux siècles plus tard, les groupes d’éleveurs de la culture des tombes individuelles gagnent du terrain vers l’Est, vers les îles danoises. Mais cela se fait de façon plus lente et moins visible. Les traditions de la culture des vases à entonnoir, comme l’enterrement dans les mégalithes, persistent. (Allentoft et al., 2024; Haak et al., 2023)

Ancient Scandinavia (2015), T. Douglas Price, figure 5.3. The distribution of Corded Ware, Single Grave, and Battle Axe Culture in the Middle Neolithic B period.

À la même période, les éleveurs indo-européens s’installent en Suède et en Norvège et s’imposent génétiquement dans les mêmes proportions qu’au Danemark. Le nom donné par les archéologues à cette variante suédoise de la culture de la céramique cordée est la culture des haches de bataille, du fait de leur objet caractéristique. (Douglas Price, 2015, p. 162) On ne sait pas trop si les groupes d’éleveurs qui s’installent en Suède viennent du Danemark comme une extension de la culture des tombes individuelles (Malmström et al., 2019) ou s’ils viennent du continent.

Que ce soit en Suède ou au Danemark, les nouveaux-venus réutilisent parfois les mégalithes construits par les fermiers les ayant précédés pour y enterrer leurs propres morts.

On n’a malheureusement aucun élément pour nous représenter les sentiments des personnes de ces époques. Mais je ne peux m’empêcher de me demander comment cette réutilisation des mégalithes a pu être perçue par les populations locales. Nous verrons dans cet épisode et le suivant qu’on se pose des questions sur le type de relation qu’avait pu entretenir les fermiers locaux et les nouveaux-venus indo-européens. Si ces relations étaient principalement hostiles, imaginez ce que vous auriez ressenti en tant que local qui voit ses oppresseurs enterrer ses morts dans ce lieu sacré, construit et vénéré par vos ancêtres. Mais au contraire, si les relations étaient plutôt collaboratives, peut-être que vous auriez été content de voir les nouveaux-venus partager des coutumes locales ? Quoi qu’il en ait été, les sentiments des personnes de cette époque étaient probablement très variés. C’étaient des humains, comme nous, dans toute leur complexité et il serait vain d’essayer de généraliser, surtout sans aucune preuve. Mais bon, ça ne m’empêche pas d’essayer d’imaginer, moi aussi je suis humain.

L’analyse du pollen – La paléopalynologie

L’arrivée des Indo-Européens est un phénomène majeur dans l’histoire de la Scandinavie, qui intervient un millénaire environ après un autre changement important, celui de l’arrivée des fermiers et de l’agriculture. Un millénaire entre deux changements aussi radicaux, c’est assez rapide dans le contexte de la préhistoire scandinave, qui avait été marquée auparavant par 5000 ans de continuité génétique et culturelle des chasseurs-cueilleurs du mésolithique.

Cette période indo-européenne qui s’ouvre est un changement génétique, culturel et linguistique qui marque un tournant dans l’histoire humaine de la région. Mais c’est également un tournant pour tous les autres habitants de Scandinavie que sont les végétaux et les autres animaux.

La paléopalynologie, l’étude du pollen ancien, montre que le paysage a été altéré très rapidement par l’arrivée des éleveurs indo-européens en Scandinavie. (Haak et al., 2023) L’arrivée de l’agriculture et des fermiers anatoliens avait déjà été de pair avec une déforestation. Mais la déforestation pratiquée par les éleveurs des steppes a été encore plus rapide et plus intense. Au Danemark, la déforestation est parfaitement calquée avec le développement de la culture des tombes individuelles : très rapide au Jutland, puis plus graduel à l’est. Au sud de la Suède, les forêts s’éclaircissent progressivement et seront, quelques siècles plus tard, sujettes à de la déforestation massive.

Les éleveurs brûlent régulièrement des zones entières. Vous vous rappelez peut-être, dans nos épisodes sur le néolithique, que les fermiers pratiquaient également la déforestation par brûlage. Mais il ne s’agissait généralement que d’un brûlage initial, qui permettait à la fois d’éclaircir le paysage et de nourrir le sol. Ils se créaient ainsi des champs et pâturages autour de leur habitation afin de cultiver leurs céréales et de faire paître leurs quelques bêtes. Mais ces fermes étaient isolées au sein de la grande forêt scandinave.

Les éleveurs, eux, ont une stratégie différente : ils brûlent et rebrûlent massivement afin de reproduire et entretenir un environnement similaire à celui des steppes, dans lequel ils peuvent faire paître de larges troupeaux dans de larges pâturages.

Il est intéressant de noter que si à partir de -2 800, les Indo-Européens sont en pleine expansion en Scandinavie et déforestent à grande vitesse, c’est le phénomène contraire qui se produit dans le Nord de l’Allemagne. Dans cette région, dont proviennent très probablement les éleveurs indo-européens qui ont migré au Danemark, on observe une reforestation et une augmentation de l’influence des fermiers néolithiques de la culture des amphores globulaires. Encore un come-back. Mais… C’est une autre histoire, car nous allons laisser de côté l’Europe centrale pour nous concentrer sur la Scandinavie.

La culture des tombes individuelles et la culture des haches de bataille

En Scandinavie, nous avons donc deux nouvelles cultures qui sont apparues : la culture des tombes individuelles, au Danemark ; et la culture des haches de batailles, dans le sud de la Suède et sur la côte méridionale de la Norvège. Ces deux cultures sont des variantes régionales qui appartiennent au large complexe de la culture de la céramique cordée présente de l’Allemagne à l’ouest de la Russie, du Rhin à la Volga. Nous avons déjà décrit en long et en large cette culture de la céramique cordée et avons consacré de nombreux épisodes à ses origines dans la steppe pontique. Décrivons maintenant les particularités de ces deux variantes scandinaves. (Douglas Price, 2015, p. 161‑165) Malheureusement pour nous, comme d’habitude, ces cultures étant très nomades et mobiles, les archéologues n’ont pas grand-chose d’autres à se mettre sous la dent que des tombes pour se représenter la vie de ces personnes.

La culture des tombes individuelles, qui était présente au Danemark et dans le nord de l’Allemagne tire son nom de la présence de nombreux petits tumuli datant de cette période. Ces petits monts funéraires contenaient un cercueil en planche abritant un unique individu. On pouvait parfois avoir deux cercueils dans un tumulus, mais chaque cercueil ne contenait toujours qu’un seul individu. L’enterrement des défunts sous un tumulus renvoie directement à la tradition des kourganes des steppes héritée des Yamnayas. Mais on peut noter des variantes de style : les tumuli de la culture des tombes individuelles sont plus petits que les kourganes, souvent entourés d’un cercle de bois et contiennent un cercueil en planche. Ce n’était pas le cas des kourganes qui avaient cependant une structure interne en bois. Autre particularité, ces monts funéraires de la culture des tombes individuelles sont parfois construits au-dessus d’un tumulus plus ancien. On peut ainsi retrouver des superpositions de trois monts, chacun d’eux contenant une tombe et recouvrant le précédent.

Ancient Scandinavie, T. Douglas Price (2015)

Cette façon d’enterrer ses morts dans un cercueil individuel est en contraste total avec la pratique d’inhumation collective dans des dolmens pratiquée par les fermiers scandinaves. Mais pour brouiller les pistes, on retrouve pourtant, en plein dans la période dominée par la culture des tombes individuelles, une réutilisation de ces dolmens par nos éleveurs indo-européens pour y enterrer leurs morts.

Dans les tumuli, les femmes étaient enterrées avec des colliers d’ambre composés de petites perles. Les hommes, eux, étaient accompagnés dans la mort par des haches de bataille, des outils en silex et de grands disques d’ambre. Femmes comme hommes avaient à leur côté un gobelet en céramique contenant probablement une boisson fermentée, peut-être de la bière. [Tu m’en remettras une, veux-tu ? Une fraîche ?]

De l’autre côté du détroit du Kattegat, en Suède, se trouvait la culture des haches de bataille, installée principalement en Scanie, dans le sud de la Suède, mais également présente par petites touches dans toute la moitié sud de la péninsule scandinave. D’après les restes archéologiques, leur économie semble avoir été basée sur l’élevage de moutons, la chasse et sur un peu d’horticulture. Les défunts sont placés dans des tombes plates, sans mont funéraire, ce qui est une grande différence culturelle par rapport à leurs cousins installés au Danemark. Ce qui ne change pas cependant, d’un côté ou de l’autre du Kattegat, c’est que les morts sont enterrés individuellement, ce qui reste un héritage fort des Yamnayas, plus individualistes que leurs voisins fermiers.

Mais LE marqueur fort de cette culture des haches de bataille, c’est bien sûr… la hache de bataille. Des haches en silex poli hyper répandues qui se retrouvent aussi bien dans les tombes des individus féminins que masculins.

En ce qui concerne les habitats de cette culture, on n’en a retrouvé que très peu. Ces sites sont généralement situés à l’intérieur des terres, jamais sur le littoral qui semble rester le terrain de jeu des pêcheurs-cueilleurs de la culture de la céramique perforée.

Le clash des titans en Scandinavie

Vous connaissez maintenant les nouveaux protagonistes, des éleveurs indo-européens ayant migré en Scandinavie pour y développer des cultures locales. Et vous connaissez les anciens, déjà présenté dans d’anciens épisodes : les fermiers de la culture des vases à entonnoir et les pêcheurs-cueilleurs de la culture de la céramique perforée. Trois cultures très différentes sur un même territoire. Qu’est-ce que ça va donner ? Alors évidemment, nous, on connaît la fin de l’histoire et on sait que les Scandinaves de l’âge viking sont en grande majorité issus de ces nouveaux venus. À environ 90% d’après la paléogénétique. Ces derniers se sont imposés, mais comment ? On a vu dans l’épisode précédent que si la violence n’était pas la seule raison du succès des Indo-Européens en Europe centrale, celle-ci faisait bien partie de la boîte à outil qui a favorisé leur domination sur les locaux. Qu’en a-t-il été en Scandinavie ? Était-ce la même histoire ?

La violence chez les Indo-Européens de Scandinavie

Pour commencer, je citerais l’archéologue danois Peter Glob qui écrivait en 1970 « Partout où les groupes de la culture des haches de bataille arrivaient, ils s’imposaient comme maîtres des paysans et de tous les autres habitants déjà installés dans la région. Bien préparés et bien armés qu’ils étaient, il leur était dans la plupart des cas facile de soumettre des agriculteurs pacifiques. » (Glob, 1971, p. 106‑107)

On le sait, les éleveurs indo-européens n’étaient pas des tendres. Le rite d’initiation du mannerbunde, les bandes de jeunes guerriers, la hache de guerre emportée dans la tombe. De l’adolescence jusqu’au cimetière, la violence marque cette culture. Tout comme les rapports de domination en général, car dans cette société très hiérarchisée, on se plie à un chef qui concentre de nombreuses richesses. Nous l’avons découvert dans l’épisode précédent, d’une part cette violence n’était pas qu’une violence physique, mais s’inscrivait également dans des rapports de domination ; et d’autre part, la violence n’était pas la seule raison de leur succès, il y avait également des facteurs environnementaux, l’affaiblissement probable des fermiers par la peste, des changements technologiques favorisant leur mode de vie nomade et également une culture favorisant l’expansion.

Mais là où je ne suis pas du tout d’accord avec Peter Glob, c’est quand il dit qu’ « il leur était dans la plupart des cas facile de soumettre des agriculteurs pacifiques ». Pacifiques ces types-là ? Eh bien, regardons ça de plus prêt.

La violence dans la culture des vases à entonnoir

Ne nous méprenons pas sur les fermiers de la culture des vases à entonnoir. Certes leur société était beaucoup plus collectiviste et égalitaire que celle des Indo-Européens. Certes, ils enterraient leur mort de façon collective sous des dolmens qu’ils avaient construits ensemble pour leur communauté locale et ils sacrifiaient leurs biens pour cette communauté. Mais ce n’étaient pas des hippies non-violents. C’étaient des brutes, comme nous l’avions vu dans l’épisode 6 « Neolithic Start-Up Nation ».

La violence en Scandinavie est endémique depuis l’arrivée des fermiers. La proportion de squelettes retrouvés avec des traumatismes crâniens est très élevée à cette époque : 17% au Danemark, 9% en Suède. (Fibiger et al., 2013) Et cette violence touchait apparemment les hommes comme les femmes. Les preuves archéologiques nous montrent que les affrontements entre groupes étaient fréquents. (Fibiger et al., 2023)

Vous vous en souvenez peut-être, nos fermiers scandinaves ne possédaient pas que des haches polies pour couper des arbres, mais également des haches de guerre. Ces haches de guerre n’étaient donc pas l’apanage des Indo-Européens de la culture des haches de bataille. Les fermiers en possédaient depuis longtemps et les hommes de la culture des vases à entonnoir les emportaient également avec eux dans la tombe. Pour ces fermiers, la violence était probablement liée à une compétition entre communautés pour les terres les plus productives : terres agricoles, plages riches en ambre ou mines de silex.

La violence dans la culture de la céramique perforée

Enfin, parlons de la violence chez nos pêcheurs-cueilleurs scandinaves de la culture de la céramique perforée. Vous vous souvenez d’eux ? Ce sont des communautés de chasseurs de [FUCK] phoques, descendants principalement des chasseurs-cueilleurs scandinave du mésolithique, réfugiés dans la partie nord de la Scandinavie, au-delà de la zone cultivable où les fermiers de la culture des vases à entonnoir occupaient dorénavant tout le territoire depuis -3 900. Vers -3 400, autour de l’actuelle Stockholm, ils se sont mélangés avec des fermiers en difficulté dans la partie nord de la zone cultivable et avec des chasseurs-cueilleurs de l’actuelle Finlande. Puis assez rapidement, ils ont amorcé un come-back vers le Sud et s’installent sur des zones côtières uniquement. Ces groupes reprennent des territoires aux fermiers, sur la grande majorité des côtes suédoises, sur les côtes du sud de la Norvège, sur les îles de Gotland, Åland et Öland et également dans le nord du Danemark.

Ce sont les seuls dont nous n’avons pour l’instant pas présenté les caractéristiques violentes, donc rentrons un peu dans le détail. Alors, est-ce qu’eux aussi, c’étaient des brutes comme les deux autres ?

Une étude ostéologique a été menée sur l’île de Gotland, où vivaient aussi bien des groupes de pêcheurs-cueilleurs que de fermiers. (Ahlström & Molnar, 2012) Il a été constaté que la violence faisait largement partie de la vie de nos pêcheurs. Sur 109 crânes analysés, 14 % des hommes et 7 % des femmes avaient reçu un traumatisme crânien, généralement causé par l’impact d’une massue. Toutes ces lésions ont guéri sauf une, ce qui montre que dans la grande majorité des cas, ces blessures n’ont pas été fatales.

On peut tirer plusieurs conclusions de cette étude. La première, c’est que la violence faisait partie de la vie de cette communauté de pêcheurs-cueilleurs de l’île de Gotland. La seconde, c’est que le fait que les blessures soient non fatales nous amène à supposer que les affrontements n’étaient peut-être pas dans le but de tuer, mais étaient peut-être des combats rituels. (Iversen, 2016) Des combats rituels pour quoi faire ? Il y a plein de possibilités, voici juste quelques idées qui me viennent, mais qui n’engagent que moi. Peut-être pour canaliser la violence et éviter l’escalade vers des massacres. Peut-être pour affirmer sa place de chef de clan. Peut-être pour régler des conflits à la manière des duels du Moyen Âge.

Après, peut-être qu’il ne faut pas surinterpréter cette proportion de blessures guéries. En effet, il faut prendre en compte le fait que les scientifiques n’ont pu collecter que les individus enterrés dans les cimetières et que l’on peut imaginer plusieurs situations où des morts n’auraient pas pu bénéficier de ce traitement. Par exemple, si un village entier est exterminé et que plus personne n’est présent pour enterrer, ou encore si des personnes meurent sur un champ de bataille avant la retraite des leurs. Ce ne sont que des suppositions, mais il n’est pas impossible que la part des survivants à ces traumatismes crâniens soit biaisée. Ce qui est sûr cependant, c’est que la violence était présente, qu’elle était structurelle dans ces sociétés et que ces chiffres la sous-estiment potentiellement.

Néanmoins, on n’a constaté dans cette étude que de la violence subie. Des blessures subies par nos pêcheurs-cueilleurs. Et peut-être, qui sait, de la violence subie des mains des autres communautés. Et donc finalement, est-ce qu’on pourrait imaginer qu’ils n’étaient que des victimes pacifiques à côté des autres brutes ? Eh bien… d’une part, c’est très difficile d’imaginer comment dans cette époque violente, une communauté peut survivre pendant plusieurs siècles en étant tout à fait pacifique. Et d’autre part, une étude archéologique nous montre que l’arsenal de ces chasseurs-pêcheurs-cueilleurs était tout à fait adapté à la guerre. (Iversen, 2016)

En particulier, en ce qui concerne les pointes de flèches. Trois types de pointes – appelés A, B et C – ont été retrouvées au sein de cette culture. Dans le passé, l’archéologie classait ces trois types de façon chronologique, mais il a récemment été démontré que ceux-ci ont coexisté à la même période. On peut alors se demander si ce n’était pas des variantes régionales ? Mais non, ces trois types ont coexisté aux mêmes endroits, aux mêmes moments. Les archéologues se sont donc demandé les raisons de ces variations stylistiques. Car il doit bien y avoir une raison pour réaliser trois types d’armes bien distinctes. Et cette raison semble être fonctionnelle. Le type A, court et large, utilisé pour la chasse. Le type C, long et mince, utilisé pour la guerre. Et le type B, hybride entre A et C, utilisable pour la chasse comme la guerre. L’équipe de chercheur a déterminé la fonction de chaque pointe de flèche par différentes méthodes : la comparaison avec d’autres pointes plus tardives dont la fonction avait déjà été démontrée, mais également l’archéologie expérimentale et l’analyse de l’usure de ces pointes.

Evidemment, on peut se demander pourquoi avoir besoin de flèches spécifiques pour chasser ou pour tuer des ennemis. C’est le premier doute que j’ai eu en découvrant cette étude. Mais les chercheurs ont bien évidemment réfléchi à ça. Car oui, une flèche faite pour tuer un mammifère sauvage peut tuer un humain et vice-versa. Mais les flèches de chasse et de guerre ont deux missions différentes, deux technologies différentes. L’une cherche à couper, l’autre cherche à pénétrer.

Les pointes de flèche de type A, courtes et larges, ont pour but de couper et de créer une large plaie qui va provoquer une importante perte de sang qui tuera l’animal rapidement, ou l’empêchera de s’échapper, ou sinon qui laissera une piste de sang qui permettra au chasseur de retrouver l’animal blessé.

Les pointes de flèches de type C, longues et fines, ont une meilleure pénétration dans l’air donc permettent de tirer de plus loin ; et une meilleure pénétration dans la chair, ce qui permet de tuer, même à travers des couches de protection. On n’a aucun exemple d’armure au néolithique, mais il n’est pas impossible qu’il ait existé des protections défensives comme des boucliers en bois ou des armures en cuir animal. Ce ne sont que des suppositions car il n’en existe aucune trace. Notons aussi que ces flèches de guerre sont plus stylisées, probablement du fait de la plus grande signification symbolique dans le fait de tuer un humain plutôt qu’un animal.

Et les pointes hybrides de type B dans tout ça ? Les flèches hybrides ne sont pas spécifiques au néolithique, on en trouve aussi beaucoup plus tard, à l’Âge du fer ou au Moyen Âge. Ce type de flèche a également été utilisé par des populations de chasseurs-cueilleurs observées par des ethnologues, ce qui peut nous éclairer sur leur utilisation. Ces pointes hybrides sont idéales pour les voyages longues distances, dans lesquels on va à la fois chasser pour se nourrir et également courir le risque de rencontrer des populations potentiellement hostiles contre lesquelles il sera nécessaire de se défendre. On sait que les individus de la culture de la céramique perforée étaient des voyageurs, impliqués dans le commerce dans tout le sud de la Scandinavie. Marin nés, ils voyagent en bateau de part et d’autre du Kattegat pour acheter, vendre et plus généralement diffuser le silex que l’on ne retrouve que dans certaines régions côtières stratégiques de l’extrême sud de la Scandinavie. Ces voyages pouvaient être longs et dangereux et il leur était probablement nécessaire d’être prêt à tout type de rencontre.

Ahlström, T., & Molnar, P. (2012). The placement of the feathers : Violence among Sub-boreal foragers from Gotland, central Baltic Sea. In R. J. Schulting & L. Fibiger (Éds.), Sticks, Stones, and Broken Bones : Neolithic Violence in a European Perspective (p. 0). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/acprof:osobl/9780199573066.003.0002

Des preuves archéologiques d’une intensification de la violence en Scandinavie après l’arrivée des Indo-Européens ?

Et là où ça devient fascinant, c’est de voir où on les a retrouvées ces flèches de guerre. (Iversen, 2016) On les a retrouvées… dans des tombes. Bon, jusque-là, rien d’étonnant. On retrouve très souvent des armes à côté des défunts dans les tombes. Quand on retrouve un objet dans ces conditions, on l’interprète comme caractéristique de la vie de la personne. C’est le cas quand on retrouve par exemple un dépôt de nombreuses pointes de flèches à côté d’un individu de la culture de la céramique perforée. On suppose que c’était un archer et on imagine la présence initiale d’un arc et d’un carquois. Mais quand on retrouve juste une seule pointe de flèche… de type C… qui était probablement logée à l’intérieur du corps… Et ça, dans des tombes de deux fermiers et de quatre Indo-Européens… on est probablement sur les conséquences de tirs hostiles de la part d’individus de la culture de la céramique perforée. L’une des flèches traverse carrément le crâne du défunt, comme vous pouvez le voir dans la jaquette de l’épisode. Pas de doute, nos pêcheurs-cueilleurs n’ont pas juste subi la violence, ils la pratiquaient également et l’arc était probablement une de leur spécialité.

Crâne de Porsmose, sud-Sjealand, Danemark, avec une flèche encore en place. Entre -3630 et -3375. Musée national du Danemark, domaine public, via Wikimedia Commons
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Porsmose_man_skull_Nationalmuseet.jpg

La cohabitation entre trois cultures très différentes sur un même territoire semble avoir généré une escalade de violence, particulièrement visible sur la péninsule du Jutland. Bien qu’exploitant chacun un type d’économie différente, des tensions devaient exister entre ces populations autour de l’appropriation des ressources. L’exploitation des carrières de silex était un enjeu capital au néolithique pour chacune de ces trois cultures, un enjeu vital pour leur survie. Les conflits entre pêcheurs-cueilleurs et Indo-Européens semblent d’ailleurs s’être cristallisés dans le nord du Jutland. En effet, c’est dans cette région qui est le cœur du territoire des pêcheurs-cueilleurs au Danemark que l’on retrouve l’intégralité des tombes indo-européennes contenant des flèches de type C. Une région qui est également une des zones les plus riches en silex de toute la Scandinavie.

S’agissait-il de véritables guerres ou plutôt des raids ponctuels ? Était-ce des conflits en continu ou était-ce plutôt par période pendant les quelques siècles de cohabitation entre ces cultures ? Ces questions demeurent, mais notons tout de même qu’on n’a encore retrouvé aucune preuve de guerre massive : pas de champ de bataille, pas de fosse commune. Les archéologues pensent donc qu’il s’agissait plutôt de violences ponctuelles — sous forme de raids, de conflits entre groupes et de vendettas — liées au contrôle de territoires ou de ressources convoitées.

Pas de véritable guerre, certes, mais la période est trouble, agitée, propice aux actes violents. Chez les pêcheurs-cueilleurs, la production de flèches de guerre de type C augmente après l’arrivée des Indo-Européens.

Un autre objet semble caractériser cette course à l’armement : la hache de bataille. (Iversen, 2016) Le hache de bataille, ce n’est pas nouveau en Scandinavie. On en avait parlé dans l’épisode 6 de La Dent Bleue, comme un des artefacts de la culture des vases à entonnoir. Nos fermiers en possédaient donc. Mais c’est au niveau de la quantité que l’on passe à un autre niveau. Avant l’arrivée des Indo-Européens, on retrouve environ 500 haches de bataille chez nos fermiers Scandinaves, sur une période d’environ 600 ans. Sur la même durée, après l’arrivée des Indo-Européens, ce sont plusieurs milliers de haches de bataille qui se retrouvent en Scandinavie, chez les fermiers et les éleveurs. Si ce n’est pas une preuve directe de l’augmentation de la violence, cela montre cependant une augmentation de l’armement et donc de la visibilité d’une violence potentielle.

Dans les sociétés indo-européennes d’Europe centrale et d’Europe du Nord, la hache de bataille est la base de la panoplie du guerrier. Elle symbolise le guerrier masculin et le Mannerbunde, la troupe de jeunes guerriers raidant le voisinage pour obtenir de la gloire avant de rentrer dans la tribu et de fonder une famille. La violence masculine chez les Indo-Européens se retrouve d’ailleurs dans le bilan ostéologique, avec une fréquence plus élevée de blessures présumément liées au combat chez les hommes que chez les femmes.

De leur côté, les fermiers de la culture des vases à entonnoir ont augmenté la production de haches de bataille, probablement en réponse à ces raids et agressions de leurs nouveaux voisins. L’arrivée des Indo-Européens en Scandinavie pourrait peut-être expliquer une autre spécialité de nos fermiers scandinaves : la construction d’enceintes à palissade. (Douglas Price, 2015, p. 149) Car c’est dans la période de cohabitation avec les Indo-Européens que les fermiers construisent ces structures constituées de plusieurs rangées de poteaux. L’utilité de ces structures reste débattue, il n’est pas certains qu’elles aient été défensives. Mais l’augmentation de la violence a cette période pourrait être l’explication de la construction de ces enceintes à palissade.

Ça y est. Les Indo-Européens sont installés en Scandinavie. Et on connaît la fin de l’histoire, on sait qu’à la fin, c’est leur culture, leur langue et leurs gênes qui se sont imposés. Mais n’allons pas trop vite en besogne, car l’arrivée de ces éleveurs indo-européens ne signe pas la disparition immédiate des deux autres cultures. L’homogénéisation culturelle en Scandinavie va prendre plusieurs siècles. Plusieurs siècles qui verront le contact avec une nouvelle vague de population indo-européenne et qui déboucheront sur la période surnommée « la période des dagues », avec les dagues comme nouvelle arme fétiche. Durant ces quelques siècles de transition, la langue s’adaptera localement, en s’enrichissant de termes locaux. Car malgré les épisodes violents attestés entre nos trois populations, la collaboration existait entre elles et représentaient probablement une grande partie de leurs interactions. Et vous retrouverez tout ça dans le prochain épisode de La Dent Bleue !

Si le podcast vous plaît et j’espère que c’est un peu le cas si vous m’écoutez encore à l’épisode 17, n’hésitez pas à lui mettre des étoiles sur votre plateforme de podcast !

C’était Maxime Courtoison pour le podcast La Dent Bleue, l’histoire des vikings. Merci pour votre écoute et à bientôt !

Bibliographie

Sources principales

Allentoft, M. E. et al. (2024). 100 ancient genomes show repeated population turnovers in Neolithic Denmark. Nature, 625(7994), 329‑337.

Douglas Price, T. (2015). Ancient Scandinavia: An archaeological history from the first humans to the Vikings. Oxford University Press.

Haak, W. et al. (2023). The Corded Ware Complex in Europe in Light of Current Archaeogenetic and Environmental Evidence. In E. Willerslev, G. Kroonen, & K. Kristiansen (Éds.), The Indo-European Puzzle Revisited: Integrating Archaeology, Genetics, and Linguistics (p. 63‑80). Cambridge University Press.

Iversen, R. (2016). Arrowheads as indicators of interpersonal violence and group identity among the Neolithic Pitted Ware hunters of southwestern Scandinavia. Journal of Anthropological Archaeology, 44, 69‑86.

Sources secondaires

Ahlström, T., & Molnar, P. (2012). The placement of the feathers : Violence among Sub-boreal foragers from Gotland, central Baltic Sea. In R. J. Schulting & L. Fibiger (Éds.), Sticks, Stones, and Broken Bones: Neolithic Violence in a European Perspective (p. 0). Oxford University Press.

Fibiger, L., Ahlström, T., Bennike, P., & Schulting, R. (2013). Patterns of violence-related skull trauma in Neolithic Southern Scandinavia. American journal of physical anthropology, 150.

Fibiger, L., Ahlström, T., Meyer, C., & Smith, M. (2023). Conflict, violence, and warfare among early farmers in Northwestern Europe. Proceedings of the National Academy of Sciences, 120(4), e2209481119.

Glob, P. V. (1971). Denmark ; an archaeological history from the stone age to the Vikings. Ithaca, N.Y. : Cornell University Press.

Iversen, R. (2019). On the emergence of the Corded Ware societies in Northern Europe : Reconsidering the migration hypothesis. In B. A. Olsen, T. Olander, & K. Kristiansen, Tracing the Indo-Europeans: New evidence from archaeology and historical linguistics (p. 73‑96). Oxbow Books.

Malmström, H. et al (2019). The genomic ancestry of the Scandinavian Battle Axe Culture people and their relation to the broader Corded Ware horizon. Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 286(1912), 20191528.

Crédits sonores

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